PAR ROBERT DE BORON.

LE ROMAN EN VERS
DE JOSEPH D'ARIMATHIE.

Les pécheurs doivent savoir qu'avant de descendre en terre, Jésus-Christ avait fait annoncer par les prophètes sa venue et sa passion douloureuse. Tous jusque-là, rois, barons et pauvres gens, justes et coupables, passaient en enfer à la suite d'Adam et Ève, d'Abraham, Ysaïe, Jérémie. Le démon réclamait leur possession, et croyait avoir sur eux un droit absolu; car la justice éternelle devait être satisfaite. Il fallut que la rançon de notre premier père fût apportée par les trois personnes divines qui sont une seule et même chose. À peine Adam et Ève avaient-ils approché de leurs lèvres le fruit défendu, que, s'apercevant de leur nudité, ils étaient tombés dans le péché d'impureté[45]. Dès ce moment s'évanouit le bonheur dont ils jouissaient. Ève conçut dans la douleur, leur postérité fut comme eux soumise à la mort, et le démon réclama de droit la possession de leurs âmes. Pour nous racheter de l'enfer, Notre-Seigneur prit naissance dans les flancs de la vierge Marie. Et quand il voulut être baptisé par saint Jean, il dit: «Tous ceux qui croiront en moi et recevront l'eau du baptême, seront arrachés au joug du démon, jusqu'au moment où de nouveaux péchés les rejetteront dans la première servitude.» Notre-Seigneur fit plus encore pour nous: il institua, comme un second baptême, la confession, par laquelle tout pécheur qui témoignait de son repentir obtenait le pardon de ses nouvelles fautes.

Or, au temps où Notre-Seigneur allait prêchant par les terres, le pays de Judée était en partie soumis aux Romains, dont Pilate était le bailli. Un prudhomme, nommé Joseph d'Arimathie, rendait à Pilate un service de cinq chevaliers. Dès que Joseph avait vu Jésus-Christ, il l'avait aimé de grand amour, bien qu'il n'osât pas le témoigner par la crainte des mauvais Juifs. Pour Jésus, il avait un petit nombre de disciples; encore un d'entre eux, Judas, était-il des plus méchants. Judas avait dans la maison de Jésus la charge de sénéchal et touchait, à ce titre, une rente appelée dîme, sur tout ce qu'on donnait au maître. Or il arriva, le jour de la Cène, que Marie la Madeleine entra chez Simon, où Jésus était à table avec ses disciples; elle s'agenouilla aux pieds de Jésus et les mouilla de ses larmes; puis elle les essuya de ses beaux cheveux, et répandit sur son corps un pur et précieux onguent. La maison fut aussitôt inondée des plus suaves odeurs; mais Judas, loin d'en être touché: «Ces parfums,» dit-il, «valaient bien trois cents deniers; c'est donc une rente de trente deniers dont on me fait tort.» Dès l'heure, il chercha les moyens de réparer ce dommage[46].

Il sut que dans la maison de l'évêque Chaiphas se tenait une assemblée de Juifs pour y délibérer sur les moyens de perdre Jésus. Il s'y rendit et offrit de livrer son maître, s'ils voulaient lui donner trente deniers. Un Juif aussitôt les tira de sa ceinture et les lui compta. Judas assigna le jour et le lieu où ils pourraient saisir Jésus: «N'allez pas,» dit-il, «prendre à sa place Jacques, son cousin germain, qui lui ressemble beaucoup: pour plus de sûreté, vous saisirez celui que je baiserai.»

Le jeudi suivant, Jésus, dans la maison de Simon, fit apporter une grande piscine, dans laquelle il ordonna à ses disciples de mettre les pieds, qu'il lava et qu'il essuya tous ensemble. Saint Jean lui demanda pourquoi il s'était servi de la même eau pour tous. «Cette eau,» répondit Jésus, «devient sale comme est l'âme de tous ceux dont je l'approche: les derniers sont pourtant lavés comme les premiers. Je laisse cet exemple à Pierre et aux ministres de l'Église. L'ordure de leurs propres péchés ne les empêchera pas d'enlever celle des pécheurs qui se confesseront à eux[47]

Ce fut dans cette maison de Simon que les Juifs vinrent prendre Notre-Seigneur. Judas en le baisant leur dit: «Tenez-le bien, car il est merveilleusement fort.» Jésus fut emmené; les disciples se dispersèrent. Sur la table était un vase où le Christ avait fait son sacrement[48]. Un Juif l'aperçut, le prit et l'emporta dans l'hôtel de Pilate, où l'on avait conduit Jésus; et quand le bailli, persuadé de l'innocence de l'accusé, demanda de l'eau pour protester contre le jugement, le Juif qui avait pris le vase le lui présenta, et Pilate, après s'en être servi, le fit mettre en lieu sûr.

Et quand Jésus fut crucifié, Joseph d'Arimathie vint trouver Pilate et lui dit: «Sire, je vous ai longtemps servi de cinq chevaliers, sans en recevoir de loyer; je viens demander pour mes soudées le corps de Jésus crucifié.—Je l'accorde de grand cœur,» répondit Pilate. Aussitôt Joseph courut à la Croix; mais les gardes lui en défendirent l'approche. «Car,» disaient-ils, «Jésus s'est vanté de ressusciter le troisième jour; s'il a dit vrai, tant de fois ressuscitera-t-il, tant de fois le referons-nous mourir.» Joseph revint à Pilate, qui, pour vaincre la résistance des gardes, chargea Nicodème de prêter main-forte. «Vous aimiez donc bien cet homme!» dit Pilate; «tenez, voici le vase dans lequel il a lavé ses mains en dernier; gardez-le en mémoire du juste que je n'ai pu sauver.» Pilate, d'ailleurs, ne voulait pas qu'on pût l'accuser de rien retenir de ce qui avait appartenu à celui qu'il avait condamné.