Puis, s'adressant aux gardiens du corps, Joseph dit, au vers 479:
Pilates m'a cest cors donné,
Et si m'a dit et comandé
Que je l'oste de cest despit...
Et plus loin encore, vers 503:
Ostez Jhesu de la haschie
Où li encrismé l'ont posé.
Notre prosateur ne va-t-il pas s'imaginer que le mot despit (honte, outrage) du vers 482 était le nom particulier de la croix? «Lors s'entorna Joseph et vint droit à la croix qu'il apeloient despit..... Si li comanda que il alast au Despit, et lou cors Jhesu en ostast.»
Au vers 171, le poëte dit que la mort de Jésus-Christ avait racheté le péché de luxure dont Adam s'était rendu coupable:
Ainsi fu luxure lavée
D'ome, de femme, et espurée.
Peut-être le prosateur avait-il lu espousée au lieu d'espurée, ce qui l'a conduit à une énorme bévue: «Ainsi lava nostre sire luxure d'homme et de femme, de pere et de mere par mariage.» Mais le mariage, ayant été institué avant la chute d'Adam, ne devait rien à Jésus-Christ fait homme, et Boron n'avait rien dit de pareil.
C'est encore par suite d'une autre méprise que le prosateur qualifie du titre de comte de Montbéliart messire Gautier, qui ne fut jamais investi de ce fief, régulièrement recueilli par son frère aîné. Il serait superflu de donner d'autres moyens de distinguer le texte original de la mise en prose. D'ailleurs je craindrais de retenir trop longtemps mon lecteur sur une matière aride, en accumulant les arguments en faveur des allégations précédentes. Je dirai seulement qu'une étude opiniâtre m'a fait pénétrer dans les nombreux détours du terrain que j'avais à parcourir; que je crois avoir reconnu l'ordre chronologique des récits, la forme et l'étendue de chaque rédaction, la part qui revient à chacun des auteurs désignés ou anonymes. Je crois marcher sur un fond solide, et l'on peut me suivre avec confiance; sauf à me confondre plus tard, si l'on parvient à détruire la force des raisons auxquelles je me suis rendu.