Je ne prétends pas mettre ces supputations chronologiques à l'abri de toute incertitude; j'attendrai toutefois pour y renoncer qu'on en trouve de plus satisfaisantes. Et je le répète en finissant, si Robert de Boron avait écrit les vers du Joseph après la prose du Saint-Graal, il ne se serait pas avisé de dire qu'avant lui personne n'avait encore mis à la portée des laïques cette légende du Saint-Graal.

Avant qu'on soupçonnât l'existence du poëme de Joseph d'Arimathie, la critique était en droit de reconnaître l'œuvre de Robert de Boron dans le roman du Saint-Graal, qui lui est fréquemment attribué par les assembleurs du treizième siècle. La méprise n'est plus permise depuis que M. Francisque Michel a publié le Joseph[43]. Le savant philologue le fit imprimer en 1841 (Bordeaux, in-12), avec l'exactitude qu'on était en droit d'attendre de lui. Malheureusement le texte unique qu'il avait reproduit était assez défectueux. Un feuillet en avait été enlevé; un autre semblait y avait été placé par méprise et se rapporter à quelque éloge de la vierge Marie. Mais la rédaction en prose permet de combler ces lacunes et de retrouver le sens des cinquante vers qui appartenaient au feuillet perdu.

J'ai déjà dit un mot de cette rédaction en prose, qui avait dû suivre de bien près le poëme original: sous cette forme, le récit semble avoir été plus goûté. Au moins en conservons-nous un assez grand nombre d'exemplaires[44], tandis qu'un seul manuscrit nous a jusqu'à présent révélé l'existence du poëme.

On pourra demander ici quelles raisons de croire que le poëme ait été le modèle suivi par celui qui nous en représente toute la substance en prose. Ces raisons, les voici: malgré l'intention que le prosateur avait de suivre pas à pas le poëme, il en a souvent mal rendu le véritable sens, et quelquefois il y a fait des additions impertinentes. Citons quelques exemples, que j'aurais pu facilement multiplier.

Le poëte, au vers 165, expose comment Jésus-Christ avait donné charge à saint Pierre d'absoudre les pécheurs, et comment saint Pierre avait délégué son pouvoir aux ministres de l'Église:

A sainte église a Dieu doné
Tel vertu et tel poesté:
Saint Pierre son commandement
Redona tout comunalment
As menistres de sainte eglise;
Seur eus en a la cure mise.

Ces vers sont d'un sens plus clair pour nous qu'ils ne le furent pour notre prosateur; car il les rend ainsi:

«Cest pooirs dona nostre Sire sainte Église, et les comandemens des menistres dona messire sains Pierres.»

Voici qui est plus fort: au vers 473, Robert de Boron avait écrit:

D'ileques Joseph se tourna,
Errant à la crois s'en ala,
Jhesu vit, s'en ot pitié grant...