C'est-à-dire: «Mais quand je fis, sous les yeux de messire Gautier de Montbéliart, le roman qu'on vient de lire, je n'avais pu consulter la grande histoire du Graal, que nul mortel n'avait encore reproduite. Maintenant qu'elle est publiée, j'avertis ceux qui tiendront à la suite de mes récits, que j'ai l'intention d'en réunir toutes les parties, pourvu que je puisse consulter les livres qui les renferment.»
Je ne crois pas qu'on puisse entendre et développer autrement cet important passage, et j'en conclus que si Robert de Boron écrivit le poëme de Joseph avant la publication du Saint-Graal, c'est dans une tardive révision, seule parvenue jusqu'à nous, qu'il a réclamé le mérite de l'antériorité, afin de se justifier, soit de n'avoir pas suivi et continué la légende, soit d'arriver sans autre transition à l'histoire de Merlin, en attendant la suite des récits commencés dans le Joseph d'Arimathie. Eut-il le temps ou la volonté d'acquitter cette promesse? Je ne sais et n'en ai pas grand souci, puisque nous possédons les romans qu'il n'eût plus alors fait que tourner en vers.
J'ai dit qu'il était originaire du comté de Montbéliart. On trouve en effet, à quatre lieues de la ville de ce nom, un village de Boron, et ce village nous fait en même temps reconnaître un des barons de Montbéliart dans le personnage auprès duquel Robert composa son livre. J'ai longtemps hésité sur le sens qu'il fallait donner à ces deux vers:
Ô monseigneur Gautier en peis
Qui de Montbelial esteit.
En changeant quelque chose au texte, en lisant Espec au lieu d'en peis, en ne tenant pas compte du second vers, je m'étais demandé s'il ne serait pas permis de retrouver dans le patron de Robert de Boron, Gautier ou Walter Espec, ce puissant baron du Yorkshire, constamment dévoué à la fortune du comte Robert de Glocester, le protecteur de Geoffroy de Monmouth et de Guillaume de Malmesbury[40]. Mais, après tout, nous n'avions pas le droit, même au profit de la plus séduisante hypothèse, de faire violence à notre texte pour donner à l'Angleterre l'œuvre française d'un auteur français. Walter Espec n'a réellement rien de commun avec la ville de Montbéliart, située à l'extrémité de l'ancien comté de Bourgogne; et le nom de Gautier, qui appartenait alors au plus célèbre des frères du comte de Montbéliart, ne permet pas de méconnaître, dans l'écrivain qui tirait son nom d'un lieu voisin de la ville de Montbéliart, un Français attaché au service de Gautier. Cette conjecture si plausible est d'ailleurs justifiée par le texte d'une rédaction en prose faite peu de temps après la composition originale. Voici comme les vers précédents y sont rendus: «Et au temps que messire Robers de Boron lou retrait à monseigneur Gautier, lou preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escrite par nul homme.» Et un peu auparavant: «Et messire Robers de Boron qui cest conte mist en autorité, par le congié de sainte Église et par la proiere au preu conte de Montbéliart en cui service il esteit...» Comment, à une époque aussi rapprochée de l'exécution du poëme, le prosateur aurait-il pu commettre la méprise d'attribuer à un chevalier de Gautier de Montbéliart l'œuvre d'un chevalier attaché au baron anglais Walter Espec?
Reste une dernière incertitude sur le sens qu'on doit attacher à ces mots: en peis: Remarquons d'abord que l'imparfait esteit s'applique assez naturellement à un personnage défunt: d'où la conjecture, qu'au moment où Boron parlait ainsi, Gautier de Montbéliart avait cessé de vivre. Alors ne peut-on reconnaître dans en peis le synonyme du latin in pace, lu sur tant d'anciennes inscriptions funéraires?[41] Je traduirais donc ainsi: «Au temps où je travaillais à ce livre avec feu monseigneur Gautier, de la maison de Montbéliart.»
Quelques mots maintenant sur ce dernier personnage, qui ne figure pas dans nos biographies dites universelles.
C'était le frère puîné du comte Richard de Montbéliart: il avait pris la croix au fameux tournoi d'Ecry, en 1199. Mais, au lieu de suivre les croisés devant Zara et Constantinople, il les avait devancés pour accompagner son parent Gautier de Brienne en Sicile. Joffroy de Villehardoin, le grand historien de la quatrième croisade, revenant de Venise en France pour y rendre compte du traité conclu avec les Vénitiens, avait rencontré, en passant le mont Cénis, le comte Gautier de Brienne, qui «s'en aloit en Poulle conquerre la terre sa femme, qu'il avoit espousée puis qu'il ot prise la crois, et qui estoit fille au roi Tancré. Avec lui aloit Gautier de Montbéliart, Robert de Joinville et grans partie de la bonne gent de Champaigne. Et quant Joffrois leur conta coment il avoient exploitié, si en orent moult grant joie et disrent: Vous nous troverez tout près quant vous venrez. Mais les aventures avienent si com à Nostre Seignour plaist; car onques n'orent povoir qu'il assemblassent à leur ost; dont ce fut moult grant domage, quar moult estoient preudome et vaillant durement.»
De Pouille Gautier de Montbéliart passa dans l'île de Chypre, où il ne tarda pas à faire un grand établissement en épousant Bourgogne de Lusignan, sœur du roi Amaury. À la mort de ce prince arrivée en 1201, il obtint le bail ou régence du royaume de Chypre pendant la minorité de son neveu, le petit roi Hugon; enfin il mourut lui-même vers 1212, avec la réputation de prince opulent, habile et valeureux, mais sans avoir revu la France, dont il s'était éloigné quatorze ans auparavant.
Ce serait donc avant ce départ, avant l'année 1199, que Robert de Boron aurait composé le poëme de Joseph d'Arimathie, et après 1212 qu'il en aurait fait une sorte de révision. Or les romans en prose du Saint-Graal et de Lancelot, sont antérieurs aux poëmes du Chevalier au Lion, de la Charrette et de Perceval qu'ils ont inspirés, et Chrestien de Troyes, auteur de ces poëmes, était mort vers 1190. Les romans en prose ont donc été faits avant cette année 1190[42], et ont assurément suivi de très-près le Joseph d'Arimathie. Ainsi nous arrivons aux dates approximatives de 1160 à 1170 pour le Joseph et pour les romans en prose du Saint-Graal et de Merlin; à 1185 pour le Chevalier au Lion et la Charrette: enfin à 1214 ou 1215 pour notre remaniement du Joseph d'Arimathie.