Ce livre fut conservé dans la maison religieuse où sans doute il avait été composé; soit à Salisbury, comme prétend le pseudonyme auteur du livre de Tristan, soit plutôt à Glastonbury, que Joseph avait, dit-on, fondée, où l'on croyait posséder son tombeau, où l'on crut ensuite retrouver celui d'Artus. Mais l'influence que cette œuvre audacieuse devait exercer plus tard sur le mouvement littéraire ne fut pas celle que son auteur en avait attendue. Le clergé breton sentit de bonne heure le danger d'en faire usage, et recula devant les conséquences du schisme qu'elle n'eût pas manqué de provoquer. C'eût été rompre en effet avec l'Église romaine, et révoquer en doute les paroles de l'Évangile, qui font de saint Pierre la pierre angulaire de la nouvelle loi. Demeuré secret, le Graal breton fut, durant trois siècles, oublié; du moins n'éveilla-t-il une sorte de curiosité respectueuse que parmi les bardes du pays de Galles. Peut-être même n'en aurait-on jamais parlé, sans les luttes de la papauté et de Henri II, sans le désir qu'eut un instant ce prince de rompre entièrement avec l'Église romaine.
L'auteur du Liber Gradalis avait rapporté sa vision à l'année 717. J'aurai bien étonné ceux qui ont jusqu'à présent étudié le roman du Saint-Graal, en avouant que cette date ne me semble pas chimérique, et que je la trouve même en assez bon accord avec la disposition d'esprit où pouvaient et devaient être les Bretons du huitième siècle. Ils avaient cessé de voir dans les deux Cadwallad et dans Alain les libérateurs prédestinés de la Bretagne: mais, bien que la tradition religieuse ne fût plus, dans leur imagination, liée aux aspirations patriotiques, la légende de Joseph était demeurée chère à tous ceux qui tenaient encore à la liturgie nationale. D'ailleurs ils s'étaient résignés à souffrir pour voisins les Anglo-Saxons, qu'ils ne voulaient pas avoir pour maîtres. Les leçons du Gradale ne faisaient plus mention de ces vieux ennemis de la race bretonne; elles ne présentaient plus ces noms mystérieux de Galaad et du Roi pécheur comme le reflet, le dernier écho des espérances patriotiques longtemps fondées sur les rois Cadwallad et Cadwallader, sur le prince armoricain Alain le Long. Les traditions qui s'étaient liées un demi-siècle auparavant aux aspirations politiques avaient même perdu dans ce livre leur sens et leur portée. Galaad n'était déjà plus que l'heureux enquêteur, Alain que le gardien prédestiné du vase eucharistique, et le silence de l'auteur laissait croire que les Bretons n'avaient plus rien à attendre de cette relique, bien qu'on lui eût dû tout ce que les Bardes racontaient d'Artus. Mais, comme cet auteur affectait la prétention d'appartenir à la race des anciens rois bretons, il avait eu soin de rassembler les preuves de sa généalogie, depuis Bron, beau-frère de Joseph, jusqu'aux successeurs d'Artus. Or, je le répète, la date de 717, attribuée à la vision, répond à tout ce qu'il est permis de conjecturer des sentiments qui devaient animer les Gallo-Bretons de cette époque. Rien n'y fait disparate, et n'offre la moindre allusion aux tendances, aux événements du douzième siècle, époque de la forme romanesque imprimée aux leçons du Gradale. La seule intention qu'on puisse y reconnaître, c'est de constater la séparation de l'Église bretonne et de l'Église romaine, en glorifiant les princes que l'auteur déclarait ses ancêtres et dont un grand nombre de familles galloises prétendaient également descendre.
Occupons-nous maintenant du poëme de Joseph d'Arimathie, première expression française de toutes ces traditions gallo-bretonnes.
Robert de Boron n'eut pas sous les yeux le livre latin qui lui fournissait les éléments de son œuvre, ni le roman en prose, déjà, comme nous dirions, en voie d'exécution. Il en convient lui-même:
Je n'ose parler ne retraire,
Ne je ne le porroie faire,
(Neis se je feire le voloie),
Se je le grant livre n'aveie
Où les estoires sont escrites,
Par les grans clercs feites et dites.
Là sont li grant secré escrit
Qu'on nomme le Graal...
C'est-à-dire: «Je n'ose parler des secrets révélés à Joseph, et je voudrais les révéler que je ne le pourrais, sans avoir sous les yeux le grand livre où les grands clercs les ont rapportées et qu'on nomme le Graal.»
D'ailleurs, en sa qualité de chevalier, il ne devait pas entendre le texte latin, comme il l'a prouvé en transportant au vase de Joseph le nom du livre liturgique; mais je ne doute pas que le Gradale ne fût connu de Geoffroy de Monmouth, bien que dans sa fabuleuse histoire des Bretons il ait évité de dire un seul mot de Joseph d'Arimathie. La position de Geoffroy dut naturellement l'empêcher d'aborder un pareil sujet. Il était moine bénédictin; il aspirait aux honneurs ecclésiastiques, auxquels il ne tarda pas d'arriver: une grande réserve lui était donc commandée à l'égard d'un livre aussi contraire à la tradition catholique.
Pour Robert de Boron, il n'a voulu prendre parti ni pour ni contre les prétentions romaines ou galloises. On lui avait raconté une belle histoire de Joseph d Arimathie et de la Véronique, consignée dans «un livre qu'on nommait le Graal,» et d'une table faite à l'imitation de celle où Jésus-Christ avait célébré la Cène: il ne vit dans tout cela rien qui ne fût orthodoxe, et il ne crut pas un instant que l'amour de Jésus-Christ pour Joseph pût porter la moindre atteinte à l'autorité de saint Pierre et de ses successeurs. En un mot, il n'entendit pas malice à toutes ces histoires, et il ne les mit en français que parce qu'elles lui parurent faites pour plaire et pour édifier. Il n'en sera pas de même, comme nous verrons, de l'auteur du roman du Saint-Graal, qui, traducteur plus ou moins fidèle, ne craindra pas d'opposer aux droits de la souveraineté pontificale, les fabuleuses traditions de l'Église bretonne.
Maintenant il y a, j'en conviens, quelque raison d'être étonné qu'un Français du comté de Montbéliart ait, le premier, révélé au continent l'existence d'une légende gallo-bretonne. Mais que savons-nous si Robert de Boron n'avait pas séjourné en Angleterre, ou si, dans un temps où les villes et les châteaux étaient le rendez-vous des jongleurs de tous les pays, quelqu'un de ces pèlerins de la gaie science ne lui avait pas raconté le fond de cette tradition religieuse? En tout cas, nous ne pouvons récuser son propre témoignage; Robert s'est nommé, et il a nommé le chevalier auquel il soumettait son œuvre. Après avoir conté comment Joseph remit le vase qu'il nomme le Graal aux mains de Bron, comment étaient partis vers l'Occident Alain et Petrus: «Il me faudrait,» ajoute-t-il, «suivre Alain et Petrus dans les contrées où ils abordèrent, et joindre à leur histoire celle de Moïse précipité dans un abîme; mais
Je bien croi
Que nus hons nes puet rassembler,
S'il n'a avant oï conter
Dou Graal la plus grant estoire[39],
Sans doute qui est toute voire.
A ce tens que je la retreis,
Ô mon seigneur Gautier en peis,
Qui de Montbelial esteit,
Unques retreite esté n'aveit
La grant estoire dou Graal,
Par nul home qui fust mortal.
Mais je fais bien à tous savoir
Qui cest livre vourront avoir,
Que se Diex me donne santé
Et vie, bien ai volenté
De ces parties assembler,
Se en livre les puis trouver.
Ausi, come d'une partie
Lesse que je ne retrai mie,
Ausi convenra-il conter
La quinte et les quatre oblier.