Ce roman en vers est fondé sur une tradition que j'appellerais volontiers l'Évangile des Bretons, et qui remontait peut-être au troisième ou quatrième siècle de notre ère. Le pieux décurion qui avait mis le Christ au tombeau était devenu, sous la main des légendaires, l'apôtre de l'île de Bretagne. Il avait miraculeusement passé la mer, était venu fonder sur la Saverne, dans le Somersetshire, le célèbre monastère de Glastonbury, et son corps y avait été déposé. Telle était l'ancienne croyance bretonne, et l'on peut voir combien elle était devenue chère à ce peuple, en se reportant aux dernières années du sixième siècle, quand le pape saint Grégoire, à la demande du roi saxon Éthelbert, envoya des prêtres romains pour travailler à la conversion des nouveaux conquérants. Les vieux Bretons s'indignèrent de cette intervention de l'évêque de Rome, qui venait ouvrir les portes du paradis à la race détestée de leurs oppresseurs. Et ce fut bien pis, quand Augustin, le chef de la mission, s'avisa de blâmer les formes consacrées de leur liturgie. «De quel droit,» disaient-ils, «le Pape vient-il désapprouver nos cérémonies et contester nos traditions? Nous ne devons rien aux Romains; nous avons été jadis chrétiennés par les premiers disciples de Jésus-Christ, miraculeusement arrivés d'Asie. Ils ont été nos premiers évêques; ils ont transmis à ceux qui leur ont succédé le droit de sacrer et ordonner les autres.»
Il faut voir, dans le beau livre des Moines d'Occident, l'histoire de cette grande et curieuse querelle. L'animosité prit alors d'assez larges proportions pour que les envoyés de Rome fussent accusés par les clercs bretons d'avoir provoqué la ruine et l'incendie du célèbre monastère de Bangor, centre de la résistance à la nouvelle liturgie. Que l'accusation ait ou n'ait pas été fondée, que les motifs de séparation aient été plus ou moins plausibles, il n'en faut pas moins admettre que, pour justifier une si longue obstination, le clergé breton devait alléguer une ancienne tradition qui ne s'accordait pas avec les traditions des autres églises et les décisions de la cour de Rome.
M. le comte de Montalembert, après avoir reconnu l'ancienneté de la légende de l'apostolat de Joseph d'Arimathie[30], refuse cependant, avec M. Pierre Varin, d'admettre que l'Église bretonne ait jamais eu la moindre tendance schismatique. Suivant lui, les Bretons, avant les Anglo-Saxons, croyaient bien devoir les premières semences de la foi à Joseph, «qui n'aurait emporté de Judée pour tout trésor que quelques gouttes du sang de Jésus-Christ; et c'est ainsi que le midi de la France faisait remonter ses origines chrétiennes à Marthe, à Lazare, à Madeleine. Mais,» ajoute ailleurs le grand écrivain[31], «les usages bretons ne différaient des usages romains que sur quelques points qui n'avaient aucune importance; c'était sur la date à préférer pour la célébration de la fête de Pâques; c'était sur la forme de la tonsure monastique et sur les cérémonies du baptême[32].» Si M. de Montalembert et les autorités qu'il allègue avaient pu devancer l'opinion générale et attacher quelque importance à la lecture du Saint-Graal, ils auraient assurément changé d'opinion; ils auraient reconnu que les légendes vraies ou fabuleuses de l'arrivée en Espagne et en France de saint Jacques le Mineur, de Lazare, Marthe et Madeleine, pouvaient bien se concilier avec la tradition romaine, mais qu'il en avait été tout autrement de la légende de Joseph, qui, le faisant dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ, le présentait comme le premier évêque investi par le Christ du droit de transmettre le sacrement de l'Ordre aux premiers clercs bretons, desquels seuls aurait procédé toute la hiérarchie sacerdotale, dans cette ancienne Église.
Bien que le Vénérable Bède n'ait pas déterminé quels étaient ces sentiments «contraires à l'église universelle,—ces traditions que les Bretons et les Scots mettaient au-dessus de celles qui sont admises par toutes les Églises du monde,» peut être dans la crainte de jeter un nouveau brandon dans le feu des résistances, il n'est pas malaisé de voir, dans son livre même, une sorte d'indication des points sur lesquels portait le désaccord. Au livre V, dans le chapitre XXI consacré à rappeler la vie de saint Wilfride, originaire d'Écosse et réformateur de plusieurs monastères, nous voyons le saint, avant même d'être tonsuré, apprendre les Psaumes et quelques autres livres[33]. Puis, entré dans le monastère de Lindisfarn[34], Wilfride vient à penser, après un séjour de quelques années, que la voie du salut telle que la traçaient les Scots, ses compatriotes, était loin d'être celle de la perfection[35]: il prend donc le parti de se rendre à Rome, pour y voir quels étaient les rites ecclésiastiques et monastiques qu'on y observait. Arrivé dans cette ville, il doit à Boniface, savant archidiacre et conseiller du Souverain Pontife, les moyens d'apprendre dans leur ordre les quatre Évangiles, le comput raisonnable de Pâques, «et beaucoup d'autres choses qu'il n'avait pu apprendre dans sa patrie[36].» Arrêtons-nous ici. N'est-il pas singulier de voir Wilfride obligé d'aller à Rome pour y entendre les quatre Évangélistes? et n'est-il pas permis d'en conclure que les Scots, et à plus forte raison les Gallois, mettaient quelque chose au-dessus de ces quatre livres consacrés? En tout cas, on sait qu'ils refusaient de reconnaître le droit réclamé par les papes de nommer ou désigner leurs évêques. C'était suivant eux du métropolitain d'York, que devait exclusivement procéder toute la hiérarchie de l'Église bretonne. Comment auraient-ils pu justifier cette prétention, sinon sur la foi d'un cinquième Évangile, ou du moins de seconds Actes des Apôtres? MM. Varin et de Montalembert triomphent en nous défiant de trouver, dans la liturgie bretonne, un autre rapport avec l'Église grecque que celui du comput pascal. Mais, d'abord, nous ne savons pas bien toutes les formes de cette liturgie bretonne; puis, nous comprenons sans peine que la tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie, née peut-être de la possession de quelque relique attribuée à ce personnage, et déposée originairement dans le monastère de Glastonbury, que cette tradition, disons-nous, n'ait rien eu de commun avec les usages et les rites de l'Église byzantine. Les Bretons croyaient simplement avoir été faits chrétiens sans le secours de Rome, et ils ne tenaient qu'à rester indépendants de ce siége suprême.
Voilà donc quel fut le vrai sujet de la résistance du clergé breton aux missionnaires du pape Grégoire. Si les dissidences de ce genre ne constituent pas une tendance au schisme, je ne vois pas trop qu'on ait le droit d'appeler schismatiques les Arméniens, les Moscovites, et les Grecs. J'oserai donc appliquer à M. de Montalembert les paroles que notre romancier adresse au poëte Wace. Si le clergé breton ne lui semble pas avoir jamais décliné la suprématie du souverain pontife, c'est qu'il n'avait pas connaissance du livre du Saint-Graal, dans lequel il eut vu l'origine et les motifs de cette résistance incontestable.
Que les Bretons du sixième siècle aient reconnu pour leurs premiers apôtres les disciples du Sauveur, ou bien seulement le décurion Joseph d'Arimathie, cette tradition est, en tous cas, le fondement de l'édifice romanesque élevé dans le cours du douzième siècle. Passons de l'époque de la première conversion des Anglo-Saxons, à la fin du septième siècle, alors que l'antagonisme des deux Églises, exalté par le massacre des moines de Bangor et le triomphe des Saxons, n'a rien perdu de sa violence. Les deux derniers rois de race bretonne, Cadwallad et Cadwallader, ont été l'un après l'autre chercher un refuge en Armorique: le premier, auprès du roi Salomon[37], dont les vaisseaux le ramenèrent bientôt dans l'île; le second, auprès du roi Alain le Long, ou le Gros. Cadwallad, pour quelque temps rétabli, laissa dans les établissements saxons une trace sanglante et prolongée de son retour. Après sa mort, son fils Cadwallader, victime d'une lutte renouvelée, quitta et abandonna la Grande-Bretagne en promettant d'y revenir comme avait fait son père; mais, au lieu d'accepter les secours que semblait lui offrir Alain, il s'en va mourir à Rome, où le Pape le met au rang des saints et lui fait dresser un tombeau, objet de la vénération des pèlerins bretons. Ceux-ci, refoulés dans le pays de Galles, attendaient toujours de leurs princes la fin de la domination étrangère; car les bardes, dont l'influence se confondait avec celle des clercs, avaient annoncé que Cadwallad, d'abord, puis Cadwallader, étaient prédestinés à renouveler les beaux jours d'Artus, et que ce n'était pas en vain que Joseph d'Arimathie avait jadis apporté dans l'île le vase dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ.
Je ne sais; mais tout me porte à croire que la tradition de ce vase miraculeux grandit au milieu des circonstances que je viens d'indiquer. Les noms de Cadwallad et d'Alain le roi de la Petite-Bretagne rappellent de trop près ceux de Galaad, chevalier destiné à retrouver le vase, et d'Alain le Gros, qui devait en être le gardien, pour nous permettre d'attribuer au hasard une telle coïncidence. Mais les rois Cadwallad, Cadwallader et Alain le Long, triple fondement de tant d'espérances, étant morts sans que le précieux sang eût été retrouvé, et que les Saxons eussent été chassés, la même confiance ne fut plus sans doute accordée aux bardes, aux devins, quand ils répétèrent que le triomphe des Bretons était seulement retardé, que l'heure de la délivrance sonnerait quand le corps de saint Cadwallader serait ramené en Bretagne, et quand on aurait retrouvé la relique tant regrettée et jusque-là si vainement cherchée.
Geoffroy de Monmouth, tout en se gardant de prononcer le nom de Joseph d'Arimathie et de son plat, s'est rendu l'interprète de ces espérances bretonnes.
«Cadwallader,» dit-il, «avait obtenu du roi Alain, son parent, la promesse d'une puissante assistance: la flotte destinée à la conquête de l'île de Bretagne était déjà prête, quand un ange avertit le prince fugitif de renoncer à son entreprise. Dieu ne voulait pas rendre aux Bretons leur indépendance avant les temps prédits par Merlin: Dieu commandait à Cadwallader de partir pour Rome, de s'y confesser au Pape, et d'y achever pieusement ses jours. À sa mort, il serait mis au rang des saints, et les Bretons verraient la fin de la domination saxonne quand sa dépouille mortelle serait ramenée en Bretagne et qu'on retrouverait certaines reliques saintes[38] qu'on avait enfouies pour les soustraire à la fureur des païens.»
Ce fut trente ans environ après la mort du roi Cadwallader, vers l'an 720, qu'un clerc du pays de Galles, prêtre ou ermite, s'avisa d'insérer dans un recueil de leçons ou de chants liturgiques l'ancienne tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie et du précieux vase dont il avait été dépositaire. Pour donner à ce Graduel (voyez Du Cange, à Gradale) une incomparable autorité, il annonça que Jésus-Christ en avait écrit l'original, et lui avait ordonné de le copier mot à mot, sans y rien changer. Il avait, dit-il, obéi, et transcrit fidèlement l'histoire de l'amour particulier du Fils de Dieu pour Joseph, de la longue captivité de celui-ci, de sa délivrance miraculeuse, due au fils de l'empereur Vespasien, que la vue de l'image du Sauveur, empreinte sur le voile de la Véronique, avait guéri de la lèpre. Joseph, premier évêque sacré de la main de Jésus-Christ, avait reçu le privilége d'ordonner les autres évêques et de donner commencement à la hiérarchie ecclésiastique. Il était arrivé miraculeusement dans l'île de Bretagne, avait marié ses parents aux filles des rois de la contrée nouvellement convertis, et était mort après avoir remis le dépôt du vase précieux à Bron, son beau-frère, qui, plus tard, en avait confié la garde à son petit-fils, le Roi pécheur. Le Gradale finissait par la généalogie, ou, comme dit Geoffroy Gaimar, la transcendance des rois bretons, tous issus des compagnons de Joseph d'Arimathie.