Un dernier trait de la légende galloise de Merlin se retrouve dans notre poëme. Merlin et Talgesin exposaient à qui mieux mieux les propriétés de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux, quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur lequel on interroge Merlin: «Je connais cet homme,» dit-il; «il eut une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine, nous aperçûmes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les pris, les distribuai à mes compagnons et n'en réservai pas une seule pour moi. On sourit de ma libéralité, et chacun s'empressa de manger la pomme qu'il avait reçue; mais l'instant d'après, les voilà tous pris d'un accès de rage qui les fait courir dans les bois en poussant des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une des victimes. Les fruits cependant m'étaient destinés et non pas à eux. C'était une femme qui m'avait longtemps aimé et qui, pour se venger de mon indifférence, avait répandu ces fruits empoisonnés dans un lieu où je me plaisais à venir. Mais cet homme, en humectant ses lèvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.»
L'épreuve fut heureuse: l'insensé, revenu à lui-même, suivit Merlin dans la forêt de Calidon; Talgesin demanda la même faveur, et la reine Ganiede ne voulut pas non plus se séparer de son frère. Tous quatre s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, et le poëme finit par une tirade prophétique chantée par Ganiede, devenue tout à coup presque aussi prévoyante que son frère.
Je l'ai déjà dit, ce poëme, expression de la tradition galloise du prophète Merlin, ne sera pas inutile au prosateur français, et nous permettra de mieux suivre les développements de la légende armoricaine, exprimée dans la seconde branche de nos Romans de la Table ronde.
IV.
SUR LE LIVRE LATIN DU GRAAL ET SUR LE POÈME DE JOSEPH D'ARIMATHIE.
Établissons d'abord comme un fait dont nous aurons plus tard à fournir les preuves, que les cinq branches romanesques qui forment le Cycle primitif de la Table ronde, bien que réunies assez ordinairement dans les anciens manuscrits, ont été séparément écrites, sans qu'on eût d'abord l'intention de les coordonner l'une à l'autre. Ces récits ont été disposés comme on les voit aujourd'hui par des assembleurs (il faut me permettre ce mot) qui, pour en effacer les disparates, en former les jointures, ont été conduits à des interpolations et additions assez nombreuses.
Le Saint-Graal et Merlin parurent les premiers. Un second auteur donna le livre d'Artus, que les assembleurs réunirent au Merlin. Un troisième fit le Lancelot du Lac; un quatrième, la Quête du Saint-Graal, qui compléta les récits précédents.
Ces livres, composés à des époques assez rapprochées, furent d'abord transcrits à petit nombre, en raison de leur longueur et du refus que faisaient les clercs de les admettre dans le trésor des maisons religieuses. On n'en trouvait çà et là un exemplaire que chez certains princes pour lesquels on les avait copiés et qui rarement les possédaient tous. Helinand, dont la chronique s'arrête à l'année 1209, n'en avait parlé que par ouï-dire, et Vincent de Beauvais, qui nous a conservé cette chronique en l'insérant dans le Speculum historiale, ne semble pas les avoir mieux connus. Voici les précieuses paroles d'Helinand:
«Anno 717. Hoc tempore, cuidam eremitæ monstrata est mirabilis quædam visio per Angelum, de sancto Josepho, decurione nobili, qui corpus Domini deposuit de cruce; et de catino illo vel paropside in quo Dominus cœnavit cum discipulis suis; de qua ab eodem eremita descripta est historia quæ dicitur Gradal. Gradalis autem vel Gradale dicitur gallicè scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretiosæ dapes, cum suo jure» (dans leur jus), «divitibus solent apponi, et dicitur nomine Graal... Hanc historiam latinè scriptam invenire non potui; sed tantum gallicè scripta habetur à quibusdam proceribus; nec facilè, ut aiunt, tota inveniri potest. Hanc autem nondum potui ad legendum sedulò ab aliquo impetrare.»
La curiosité, vivement éveillée, conduisit bientôt à la pensée de former un recueil unique de ces romans, devenus l'entretien de toutes les cours seigneuriales[28]. En les étudiant aujourd'hui, on pourrait encore y distinguer la main des assembleurs. Ainsi, tandis que le romancier du Saint-Graal avait annoncé le livre comme apporté du ciel par Jésus-Christ, les assembleurs le donnent pour une histoire faite de toutes les histoires du monde; messire de Boron l'aurait composée, tantôt seul et par le commandement du roi Philippe de France, tantôt avec l'aide de Me Gautier Map, et par le commandement du roi Henry d'Angleterre. Ils privent le livre de Merlin de son dernier paragraphe, où se trouvait annoncée la suite de l'histoire d'Alain le Gros, et remplacent la branche promise par celle d'Artus. On lisait encore vers la fin du Merlin qu'Artus, à partir de son couronnement, «avait longuement tenu son royaume en paix.» La ligne a été biffée, parce qu'immédiatement après on insérait le livre d'Artus, œuvre d'un autre écrivain, où d'abord étaient racontées les longues guerres d'Artus avec les Sept rois, avec Rion d'Islande, avec les Saisnes ou Saxons. Il faut prendre garde à toutes ces retouches, à ces interpolations, si l'on veut se rendre compte de la composition successive de ces fameux ouvrages.
Voilà tout ce que j'avais besoin de dire ici de l'ensemble des cinq grands romans, qui, comme on le pense bien, ne sont pas venus d'une manière fortuite, prolem sine matre creatam, changer le mouvement des idées et le caractère des œuvres littéraires. L'écrivain français auquel revient l'honneur d'avoir mis sur la trace d'une source si féconde est, ainsi que tous les critiques l'ont déjà reconnu, Robert de Boron. Robert de Boron n'est cependant pas l'auteur du roman[29] du Saint-Graal, comme l'ont dit et répété les assembleurs; il n'a fait que le poëme de Joseph d'Arimathie.