On ne voit pas que la mort du fiancé de Guendolene ait été vengée, et Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre supportable le séjour des villes, le roi lui offre des distractions et le conduit au milieu des foires et des marchés. Merlin jette alors deux nouveaux ris dont le roi veut encore pénétrer la cause. Il met à ses réponses la même condition: on le laissera regagner sa chère forêt. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche que ceux dont il sollicitait la charité, car il foulait à ses pieds un immense trésor. Puis il a ri d'un pèlerin achetant des souliers neufs et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans le roman de Merlin.
Libre de retourner une seconde fois dans la forêt, le prophète console sa sœur et l'engage à construire sur la lisière des bois une maison pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fenêtres: lui-même y viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir. Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera.
La maison construite, Merlin se met à prophétiser, et les clercs écrivent ce qu'il lui plaît de chanter:
O rabiem Britonum quos copia divitiarum
Usque superveniens ultra quam debeat effert!...
Après un long accès fatidique, le poëte, sans trop prendre souci de nous y préparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui, nouvellement arrivé de la Petite-Bretagne, raconte là ce qu'il a appris à l'école du sage Gildas. Le système que le barde développe résume les opinions cosmogoniques de l'école armoricaine. Il admet les esprits supérieurs, inférieurs et intermédiaires. Puis le vieux devin passe en revue les îles de la mer. L'île des Pommes, autrement appelée Fortunée, est la résidence ordinaire des neuf Sœurs, dont la plus belle et la plus savante est Morgen; Morgen connaît le secret et le remède de toutes les maladies; elle revêt toutes les formes; elle peut voler comme autrefois Dédale, passer à son gré de Brest à Chartres, à Paris; elle apprend la «mathématique» à ses sœurs, Moronoe, Mazoe, Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande harpiste. «C'est dans l'île Fortunée,» ajoute Talgesin, «que, sous la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, blessé après la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement accueillis, et, faisant déposer le roi sur sa couche, elle a touché de sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait demeurer longtemps avec elle. Je revins, après lui avoir confié le roi.»
Inque suis thalamis posuit super aurea regem
Strata, manuque detexit vulnus honesta,
Inspicitque diu, tandemque redire salutem
Posse sibi dixit, si secum tempore longo
Esset...
Monmouth, dans sa très-véridique histoire, s'était contenté de dire qu'Artus, mortellement blessé, avait été porté dans l'île d'Avalon pour y trouver sa guérison; ce qui présenterait une contradiction ridicule, si l'île d'Avalon et le pays des Fées n'étaient pas ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions bretonnes, l'équivalent des Champs-Élysées chez les Anciens.
D'ailleurs, la description de cette île:
Insula pomorum quæ Fortunata vocatur,
avec son printemps perpétuel et sa merveilleuse abondance de toutes choses, convient assez mal à cette île d'Avalon, qu'on crut plus tard reconnaître dans Glastonbury.