Réunissons maintenant les traits légendaires ajoutés dans le poëme latin à ceux que renfermait déjà l'Historia Britonum.

Merlin perd la raison à la suite d'un combat dans lequel il a vu périr plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le séjour des villes, et, pour se dérober à tous les regards, il s'enfonce dans les profondeurs de la forêt de Calidon.

Fit silvester homo, quasi silvis editus esset.

Sa sœur la reine Ganiede envoie des serviteurs à sa recherche. Un d'eux l'aperçoit assis sur les bords d'une fontaine et parvient à le faire rentrer en lui-même en prononçant le nom de Guendolene, et en formant sur la harpe de douloureux accords:

Cum modulis citharæ quam secum gesserat ultro.

Merlin consent à quitter les bois, à reparaître dans les villes. Mais bientôt le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa première mélancolie; il veut retourner à la forêt. Ni les pleurs de sa femme, ni les prières de sa sœur, ne peuvent le fléchir. On l'enchaîne; il pleure, il se lamente. Puis tout à coup, voyant le roi Rodarcus détacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte qui s'y trouvait mêlée, il jette un éclat de rire. Le roi s'étonne et demande la raison de cet éclair de gaieté. Merlin veut bien répondre, à la condition qu'on lui ôtera ses chaînes et qu'on lui permettra de retourner dans les bois. Dès que la liberté lui est rendue, il dévoile les secrets de sa sœur, la reine Ganiede. Le matin même, elle avait prodigué ses faveurs à un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une des feuilles était demeurée dans ses cheveux. Ganiede proteste de son innocence: «Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un insensé!» Et, pour justifier le mépris que méritaient de telles accusations, elle fait prendre successivement trois déguisements à l'un des habitués du palais. Merlin interrogé annonce à cet homme trois genres de mort. La prédiction s'accomplit, mais beaucoup plus tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet épisode devenu célèbre.

Merlin reprend le chemin de la forêt. En le voyant partir, sa femme et sa sœur semblent inconsolables: «Ô mon frère,» dit Ganiede, «que vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?—Comme il lui plaira,» répond Merlin; «seulement celui qu'elle choisira fera bien d'éviter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir, et j'apporterai mon présent de secondes noces.»

«Ipsemet interero donis munitus honestis,
Dotaboque datam profuse Guendoloenam.»

Un jour, les astres avertissent Merlin retiré dans la forêt que Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de daims et de chèvres, et lui-même, monté sur un cerf, arrive aux portes du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez émue, le fiancé met la tête à la fenêtre et se prend à rire à la vue du grand cerf que monte l'étranger. Merlin le reconnaît, arrache les bois du cerf, les jette à la tête du beau rieur et le renverse mort au milieu des invités. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il est atteint et ramené à la ville:

Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26].