Sic etenim mores, sic vita probata genusque,
Utilitasque loci, clerus populusque petebant.
Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.

On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la ville de Lincoln les foires et les marchés.

J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison sérieuse de croire que la Vita Merlini ait été adressée à Robert Grossetest, évêque de Lincoln dans la première moitié du treizième siècle. Ce Robert fut sans doute un prélat très-savant, très-recommandable; il a laissé plusieurs ouvrages longtemps célèbres; mais il était de la plus basse extraction, et notre poëte, au nombre des éloges qu'il accorde à son patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement à Robert de Quesnet, dont la famille était au rang des plus considérables de l'Angleterre.

C'est encore, à mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu séparer du poëme les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son œuvre à l'intérêt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la renommée de l'Historia Britonum, n'a rien exagéré, et, en se plaçant aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage assez ordinaire alors, et même dans tous les siècles. C'est ainsi que Gautier de Chastillon terminait son poëme d'Alexandre en promettant à l'archevêque de Reims, Guillaume, un partage égal d'immortalité:

Vivemus pariter, vivet cum vate superstes
Gloria Guillelmi, nullum moritura per ævum.

Les derniers vers de la Vita Merlini sont, dans le plus ancien manuscrit, de la même main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc accorder à la critique une trop grande licence que lui permettre de supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire.

Alexandre était mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-même élevé au siége de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre années qu'il adressa la Vita Merlini à l'évêque Robert de Quesnet, successeur d'Alexandre.

Mais (dira-t-on, pour expliquer la différence des légendes) il y eut deux prophètes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre fils d'un démon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le second, habitant des forêts; celui-ci surnommé Ambrosius, celui-là Sylvester ou le Sauvage. L'Historia Britonum a parlé du premier, et la Vita Merlini du second.

Je donnerai bientôt l'explication de tous ces doubles personnages de la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver à ceux qui suivront le progrès de la légende de Merlin que l'Ambrosius, le Sylvester et le Caledonius (car les Écossais ont aussi réclamé leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et même personne.

Après avoir été, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans l'Historia Britonum fils d'un démon incube, Merlin deviendra dans le poëme français de Robert de Boron l'objet des faveurs égales du ciel et de l'enfer. Il aimera les forêts, tantôt celles de Calidon en Écosse, tantôt celles d'Arnante ou de Brequehen dans le Northumberland, tantôt celles de Brocéliande dans la Cornouaille armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empêchera pas de paraître souvent à la Cour, d'être le bon génie d'Uter et de son fils Artus. Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de la mère du prophète une princesse de Demetie, et du prophète devenu vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir par Viviane dans la forêt de Brocéliande. Mais ce double récit ne fait pas qu'il y ait eu réellement deux ou trois prophètes du nom de Merlin.