Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni,
Laurea serta date Gaufrido de Monumeta:
Est enim vester, nam quondam prœlia vestra
Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum
Quem nunc Gesta vocant Britonum celebrata per orbem.
Il semble donc qu'on ne pouvait élever des doutes sur l'auteur de ce poëme. Le style rappelle l'Historia Britonum, autant que la prose peut rappeler la versification: et Geoffroy avait déjà prouvé qu'il aimait à faire des vers, par ceux dont il a parsemé, sans la moindre nécessité, son histoire. Il loue ses patrons dans les deux ouvrages, avec la même emphase; et si, dans le premier, il fait appel à la générosité du prélat dont il accuse, dans le second, le défaut de reconnaissance, c'est qu'il n'aura pas ressenti les effets attendus de cette générosité. Il avait loué en pure perte, comme notre rimeur français Wace, lequel, après avoir vanté la libéralité du roi Henry II d'Angleterre, finit tristement son poëme de Rou en regrettant l'oubli de ce prince:
Li Reis jadis maint bien me fist,
Mult me dona, plus me pramist.
Et se il tot doné m'éust
Ce qu'il me pramist, miels me fust.
Nel pois avoir, nel plut al Rei...
Ses plaintes auraient eu sans doute un accent de reproche plus prononcé, si le Roi eût alors, comme l'évêque Alexandre, cessé de vivre. Alexandre, mort en 1147, avait eu pour successeur Robert de Quesnet; et c'est à cet évêque Robert que Geoffroy adressa la Vita Merlini, comme pour le mettre en mesure de tenir les engagements de son prédécesseur.
Tout, dans ce poëme de Merlin, marche en parfait accord avec ce que Geoffroy avait mis dans son histoire. On y retrouve le fond des prophéties de Merlin, auxquelles est ajoutée celle de sa sœur Ganiede, pour devenir un prétexte d'allusions aux événements contemporains. Dans l'histoire, et non dans les romans, Merlin est fils d'une princesse de Demetie; et dans le poëme, non ailleurs, Merlin, devenu vieux, règne sur cette partie de la principauté de Galles:
Ergo peragratis sub multis regibus annis,
Clarus habebatur Merlinus in orbe Britannus;
Rex erat et vates: Demætarumque superbis
Jura dabat populis...
Dans les deux ouvrages, Wortigern est duc des Gewisseans ou West-Saxons (aujourd'hui, Hatt, Dorset et Île de Wight); Biduc est roi de la Petite Bretagne où se réfugient les deux fils de Constant; Artus succède sans opposition à son père Uter-Pendragon, et la reine Gwanhamara n'est mentionnée qu'en raison de ses relations criminelles avec Mordred.
Illicitam venerem cum conjuge Regis habebat.
Enfin, dans les deux ouvrages, on appuie du témoignage d'Apulée l'existence d'esprits dispersés entre le ciel et la terre, qui peuvent entretenir un commerce amoureux avec les femmes. Il est vrai que, dans le poëme seul, Merlin est marié à Guendolene et a pour sœur Ganiede, femme de Rodarcus, roi de Galles: l'auteur, en cela, suivait apparemment une tradition répandue dans le pays de Galles, tradition qui, pour se transformer, attendait encore la plume des romanciers de la Table ronde. Mais, puisqu'on ne retrouve dans le poëme de Merlin aucun trait qui soit inspiré par ces romans de la Table ronde; puisque la Genièvre, l'Artus, la fée Morgan ne sont pas encore ce qu'ils sont devenus dans ces romans, il faut absolument en conclure que le poëme a été composé avant les romans, c'est-à-dire de 1140 à 1150. Il n'était plus permis, après la composition de l'Artus et du Lancelot, de ne voir qu'une fée dans Morgan, que l'épouse d'Artus enlevée par Mordred dans Genièvre, et que le mari d'une femme délaissée dans Merlin. Ainsi tout se réunit pour conserver à Geoffroy de Monmouth l'honneur d'avoir écrit, vers le milieu du douzième siècle, le poëme De Vita Merlini, après l'Historia Britonum que semble continuer le poëme, pour ce qui touche à Merlin, et avant le roman français de Merlin, qui devait faire au poëme d'assez nombreux emprunts.
Je regrette donc infiniment de me trouver ici d'une opinion opposée à celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel, auxquels on doit d'ailleurs une excellente édition de la Vita Merlini[24]. Oui, le poëme fut assurément composé avant les romans de la Table ronde. Les allusions qu'on croit y découvrir aux guerres d'Irlande, extrêmement vagues en elles-mêmes, sont empruntées aux textes des prophéties en prose, dont la date est bien connue. Je dois ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y découvrir le moindre trait qui pût se rapporter au règne de Henry II. Il est vrai que le poëte donne au savoir de l'évêque Robert de Quesnet des éloges que la postérité n'a démentis ni confirmés; mais, dans la bouche de l'auteur de l'Historia Britonum, ces éloges ne sortent pas de la banalité des compliments obligés. J'en excepte pourtant le vers où l'on rappelle l'intérêt que les habitants de Lincoln avaient pris à l'élection du prélat: