Mais ce jugement lui-même permettait à l'imagination et aux fantaisies poétiques de prendre l'essor. Geoffroy avait donné l'exemple dont nos romanciers avaient besoin et qu'ils ne tardèrent pas à suivre. La courte, informe et cependant précieuse chronique de Nennius avait éveillé la verve de Geoffroy de Monmouth; et ce que Nennius avait été pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble avoir le droit de réclamer la composition, et qui devaient produire une si grande révolution dans la littérature et même dans les mœurs de toutes les nations chrétiennes.

§ III.
LE POÈME LATIN: Vita Merlini.

Avant d'aborder les romans de la Table ronde, il faut épuiser l'œuvre de celui qui paraît en avoir fait naître la pensée.

Les Prophéties de Merlin forment maintenant le septième livre de l'Historia Britonum. Elles avaient été rédigées avant la publication de cette histoire, et l'auteur les avait envoyées séparément à l'évêque de Lincoln. Orderic Vital, dont la chronique finit en 1128, Henri de Huntingdon et Suger, qui n'avaient pas connu l'Historia Britonum, avaient fait usage des Prophéties. D'ailleurs, Geoffroy de Monmouth a constaté cette antériorité: «Je travaillais à mon histoire,» dit-il au début du septième livre, «quand, l'attention publique étant récemment attirée sur Merlin[22], je publiai ses prophéties, à la prière de mes amis, et particulièrement d'Alexandre, évêque de Lincoln, prélat d'une sagesse et d'une piété éminentes, et qui se distinguait entre tous, clercs ou laïques, par le nombre et la qualité des gentilshommes que retenait auprès de lui sa réputation de vertu et de générosité. Dans l'intention de lui être agréable, j'accompagnai l'envoi de ces prophéties d'une lettre que je vais transcrire...»

Dans cette lettre, Geoffroy se flatte d'avoir répondu aux vœux du prélat en interrompant l'Historia Britonum pour traduire du breton en latin les Prophéties de Merlin. «Mais,» ajoute-t-il «je m'étonne que vous n'ayez pas demandé ce travail à quelque autre plus savant et plus habile. Sans vouloir rabaisser aucun des philosophes anglais, j'ai le droit de dire que vous-même, si les devoirs de votre haute position vous en eussent laissé le temps, auriez mieux que personne composé de pareils ouvrages.»

Soit que l'évêque Alexandre eût regretté d'avoir demandé un livre dont l'Église contestait l'autorité, soit que ce livre n'eût pas répondu à ce qu'il en attendait, soit enfin qu'il eût oublié, comme cela n'arrive que trop souvent, les promesses faites à l'auteur, il mourut sans avoir donné à Geoffroy le moindre témoignage de gratitude; et nous l'apprenons dès le début du poëme de la Vita Merlini.

«Prêt à chanter la folie furieuse et les agréables jeux[23] de Merlin, c'est à vous, Robert, de diriger ma plume; vous, honneur de l'épiscopat et que la philosophie a parfumé de son nectar; vous qui brillez entre tous par votre science; vous le guide et l'exemple du monde. Soyez favorable à mon entreprise; accordez au poëte une bienveillance qu'il n'avait pas trouvée dans le prélat auquel vous avez mérité de succéder.

«Je voudrais entreprendre vos louanges, rappeler vos mœurs, vos antécédents, votre noble naissance, l'intérêt public qui faisait désirer votre élection au peuple et au clergé de l'heureuse et glorieuse ville de Lincoln; mais il ne suffirait pas, pour parler dignement de vous, de la lyre d'Orphée, de la science de Maurus, de l'éloquence de Rabirius.....»

Fatidici vatis rabiem musamque jocosam
Merlini cantare paro: tu corrige carmen,
Gloria Pontificum, calamos moderando, Roberte.
Scimus enim quia te perfudit nectare sacro
Philosophia suo, fecitque per omnia doctum,
Ut documenta dares, dux et præceptor in orbe.
Ergo meis cœptis faveas, vatemque tueri
Auspicio meliore velis quam fecerit alter
Cui modo succedis, merito promotus honore.
Sic etenim mores, sic vita probata genusque
Utilitasque loci clerus populusque petebant,
Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.

Le poëme contient 1530 vers, et doit être un des derniers ouvrages de l'auteur. «Bretons,» s'écrie-t-il en l'achevant, «tressez une couronne à votre Geoffroy de Monmouth. Il est bien vôtre en effet, car autrefois il a chanté vos exploits et ceux de vos chefs dans le livre que le monde entier célèbre sous le nom de Gestes des Bretons