Les événements répondent à la prédiction; mais, chez le romancier, l'intervention de Merlin est permanente et plus décisive. Le transport des pierres d'Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si fameuses sous le nom de Stonehenge et de Danse des géants, est mieux et plus longuement raconté par Geoffroy; l'événement est placé sous le règne d'Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la sépulture des Bretons immolés par les Saxons, et dont les corps reposaient dans la plaine; tandis que le romancier fait arriver les pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius, frère aîné d'Uter-Pendragon.
C'est encore à Geoffroy que les romanciers ont emprunté l'histoire des amours d'Ygierne et d'Uter et la naissance d'Artus. Mais, chez le latiniste, Artus succède à son père, sans passer par l'épreuve de l'épée fichée dans l'enclume du perron.
Plusieurs des héros secondaires de nos romans sont nommés par Geoffroy, mais avec une rapidité qui permet de croire que leur célébrité populaire n'était pas encore très-bien établie. Tels sont les trois frères Loth, Urien et Aguisel d'Écosse. Loth, ici comme dans les romans, époux de la sœur d'Artus, a deux fils, le fameux Walgan ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a épousé Gwanhamara (la belle Genièvre), issue d'une noble famille romaine. Il a pour premier adversaire le Norwégien Riculf, le même que le roi Rion qui, dans le roman d'Artus, voudra réunir aux vingt-huit barbes royales de son manteau celle du roi Léodagan de Carmélide, père de Genièvre. Frollo, roi des Gaules, est également vaincu par Artus, et bientôt après l'empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de Langres payer de sa vie l'audace qu'il avait eue de déclarer la guerre aux Bretons.
La belle description des fêtes du couronnement d'Artus, due à l'imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n'est pas reproduite dans le roman, où elle eût été peut-être mieux à sa place. Mais les conteurs français ont emprunté à Geoffroy le récit du combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel. Quelques jours après la grande victoire remportée sur les Romains et les Gaulois, Artus reçoit la nouvelle de la révolte de Mordred et de l'infidélité de Gwanhamara. Après avoir tué son neveu, il est lui-même mortellement blessé, et de là transporté dans l'île d'Avalon, où Geoffroy nous permet de supposer, sans le dire expressément, que les fées l'ont guéri de ses plaies et le tiennent en réserve pour la future délivrance des Bretons.
Nous ne suivrons pas l'Historia Britonum au-delà de la mort d'Artus. Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du héros breton et n'ont plus d'intérêt pour l'étude particulière des Romans de la Table ronde. Il nous suffit d'avoir rappelé les passages du livre latin dont les romanciers ont évidemment profité. Ce que Geoffroy de Monmouth dit de Gwanhamara qui, au mépris de son premier mariage, avait accepté pour époux Mordred, prouve que cet historien ou plutôt ce conteur n'avait aucune idée du roman de Lancelot. D'ailleurs ses omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui assistèrent aux fêtes du couronnement d'Artus permet également de penser que la plupart des héros de la Table ronde, Yvain, Agravain, Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombéris, Perceval, Tristan, Palamède, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas encore figuré dans une composition littéraire. Il faut en dire autant de la Table ronde elle-même, dont Geoffroy n'a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon, Artus et Merlin, voilà les trois portraits dont il a fourni la première esquisse aux romanciers, et c'est en partant de là qu'ils sont arrivés à tous les beaux récits qui durant plusieurs siècles devaient charmer le monde.
L'Historia Britonum produisit en France et en Angleterre un effet immense. Les manuscrits s'en multiplièrent; tous les clercs voulurent aussitôt l'avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bientôt après nommé évêque de Saint-Azaph, reçut le surnom d'Artus, le héros dont il venait de consacrer la renommée. Son livre fut une sorte de révélation inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour Robert du Mont-Saint-Michel, qui n'exprimèrent aucun doute sur l'existence de l'original breton et l'exactitude de la traduction. Mais on n'accueillit pas en tous lieux ces fabuleux récits avec la même confiance. Dans le pays de Galles même, source adoptive, sinon primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un auteur contemporain, d'ailleurs assez crédule de sa nature, Giraud de Galles ou Giraldus Cambrensis, s'est rendu l'organe d'une assez plaisante façon. C'est en parlant d'un certain Gallois doué de la faculté d'évoquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme, ayant su qu'un de ses voisins était tourmenté par ces esprits de ténèbres, s'avisa de placer l'Évangile de saint Jean sur la poitrine du malade; aussitôt les démons s'évanouirent comme une volée d'oiseaux. Il tenta sans désemparer une seconde expérience: à la place de l'Évangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur; aussitôt les démons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de celui qui le tenait, de façon à le tourmenter beaucoup plus qu'ils n'avaient jamais fait[19]. Il faut avouer que l'épreuve était on ne peut plus décisive.
Mais un autre témoignage bien autrement honorable pour le sentiment critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de Guillaume de Newburg, De rebus anglicis sui temporis libri quinque, dont la chronique fut publiée vers la fin du douzième siècle. On dit qu'il avait voué une haine particulière aux Bretons, et que c'était pour satisfaire une vengeance personnelle qu'il avait attaqué le livre de Geoffroy. Peu importe: il nous suffit d'être obligés de reconnaître dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou presque tout semblait déjà fabuleux dans le livre dont il ne conteste d'ailleurs ni l'ancienneté ni l'origine bretonne.
«La race bretonne,» dit Guillaume de Newburg, «qui peupla d'abord notre île, eut dans Gildas un premier historien que l'on rencontre rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la rudesse et de la fadeur de son style[20]. C'est pourtant un monument précieux de sincérité. Bien que Breton, il n'hésite pas à gourmander ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal que de dissimuler la vérité. On voit par lui combien ils étaient peu redoutables comme guerriers, et peu fidèles comme citoyens.
«À l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui, pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanité, nous les a présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a reçu le surnom d'Artus, pour avoir décoré du titre d'histoire et présenté dans la forme latine les fables imaginées par les anciens Bretons à propos d'Artus, et par lui fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une œuvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d'un certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C'est là qu'il nous présente Merlin comme né d'une femme et d'un démon incube, et comme étant doué d'une vaste prescience, sans doute en raison de la sainteté de son père; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine, ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que conjecturer la suite de quelques événements d'après les signes qui sont à leur portée aussi bien qu'à la nôtre. Il est aisé de reconnaître la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il convient d'en avertir ceux qui seraient tentés d'y ajouter la moindre confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait, il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin de les mettre en rapport avec les événements mêmes; mais, quant au livre qu'il appelle Histoire des Bretons, il faut être tout à fait étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes peut-être inventés à plaisir par d'autres, mais présentés par lui comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute à la gloire des Bretons, depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu'au temps d'Honorius, quand les Romains abandonnèrent l'île, pour pourvoir à leur propre défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui réclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci, après avoir repoussé les Pictes et les Écossais, cédèrent à l'appât que leur présentait d'un côté la fertilité de l'île, de l'autre la lâcheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils s'établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur résister, et contraignirent les misérables restes de leurs adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois, à chercher un refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles. Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre autres le petit-neveu d'Hengist, Éthelbert, qui, réunissant sous son sceptre toute l'île d'Albion jusqu'à l'Humber, reçut la loi de l'Évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et les Écossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint après Edwin, et ne trouva pas dans l'île entière la moindre résistance. Tout cela, le Vénérable Bède, dont personne ne récuse le témoignage, l'a parfaitement établi. Il faut donc reconnaître le caractère fabuleux de tout ce que ce Geoffroy a écrit d'Artus et de ses successeurs d'après quelques autres et d'après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges, soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l'intention de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides, pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. À Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les Saxons et reconquis l'île entière. Après Ambroise aurait régné son frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C'est alors qu'il insère tant de rêveries mensongères à l'occasion de Merlin. Artus, prétendu fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à partir de Wortigern; de même que, dans la véritable histoire de Bède, Éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à partir d'Hengist. Ainsi le règne d'Artus et celui d'Éthelbert devaient être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel côté se trouve la vérité. C'est précisément l'époque du règne d'Éthelbert qu'il choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le fait triompher des Anglais, des Écossais, des Pictes; réduire au joug de ses armes l'Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l'Islande: peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en dix ans; de façon que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois archevêques de Londres, de Carléon et d'York, bien que les Bretons n'eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables, notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus est d'abord vainqueur d'un géant de merveilleuse grandeur, bien que, depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler d'aucun géant. À cette guerre des Romains il fait concourir tous les peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les Parthes, les Mèdes, les Libyens, les Égyptiens, les Babyloniens, les Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis qu'Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de nations diverses plus de douze années. Comment tous les historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements des siècles passés, qui nous en ont même transmis d'une importance fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un héros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce Merlin aussi grand prophète qu'Isaïe? Car la seule différence entre eux, c'est que Geoffroy n'a pas osé faire précéder les prédictions qu'il prête à Merlin de ces mots: Voici ce que dit le Seigneur, et qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: Voici ce que dit le diable. Notez enfin qu'après nous avoir représenté Artus mortellement frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller guérir ses plaies dans une île que les fables bretonnes nomment l'île d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de déplaire aux Bretons, ou plutôt aux Brutes qui attendent encore son retour.»
Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne l'avaient donc accepté que comme un recueil d'histoires controuvées à plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi sérieuse.