Plus loin Geoffroy rappellera, peut-être avec plus d'exactitude qu'on ne l'admet aujourd'hui, la grande émigration bretonne en Armorique, à l'époque du tyran Maxime: il racontera l'histoire des Onze mille vierges, enfin l'arrivée de Constantin, frère d'Audren, roi de la Petite-Bretagne. Constantin fut proclamé roi de l'île d'Albion, et c'est à partir de l'histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est mis à contribution par l'auteur ou les auteurs des romans de Merlin et d'Artus. Je ne vais plus m'attacher qu'aux passages de l'Historia Britonum reproduits ou imités par les romanciers.
Constantin avait laissé trois fils: Constant, Aurélius Ambroise et Uter-Pendragon.
Constant, l'aîné, fut d'abord relégué dans un monastère; mais Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l'en avait tiré pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide, Wortigern gouverna sans contrôle; si bien qu'aspirant lui-même à la couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les Pictes, et, sur un prétexte d'irritation envenimé par le ministre ambitieux, ces étrangers massacrèrent le pauvre roi qu'ils devaient défendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier instigateur du crime: ils se trompèrent. Wortigern recueillit le fruit du meurtre, mais, à peine couronné, il fit pendre les meurtriers de celui dont il recueillait la couronne.
Cependant personne ne doutait de la part qu'il avait prise à la mort de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se hâtèrent de mettre en sûreté leur vie, en les faisant passer dans la Petite-Bretagne, où le roi Bude les accueillit et pourvut à leur éducation.
Wortigern, l'usurpateur, se vit bientôt menacé d'un côté par les Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l'autre par les deux frères dont il occupait le trône. Pour conjurer ce double danger, il appela les Saxons à son aide. Ici, Geoffroy raconte au long, d'après Nennius, l'arrivée d'Hengist, l'amour de Wortigern pour la belle Rowena, ses démêlés avec les Saxons. Mais l'auteur du roman de Merlin a passé sous silence tous ces détails et s'est contenté de dire d'après Geoffroy: «Tant fist Anguis et pourchaça que Vortiger prist une soe fille à feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume: Garsoil.»
Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invité à un somptueux banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la salle, tenant à la main une coupe d'or remplie de vin; elle approche du Roi, s'incline courtoisement et lui dit: Lawerd King, Wevs heil! Le Roi, subitement enflammé à la vue de sa grande beauté, demande à son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu'il lui fallait répondre: «Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire à votre santé. Vous devez lui répondre: Drinck heil! Ainsi fit Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s'est établie en Bretagne, quand on boit à quelqu'un, de lui dire Wevs heil et de l'entendre répondre Drinck heil.»—De cette tradition paraît venir notre mot français trinquer et l'ancienne expression si fameuse de vin de Garsoi ou Guersoi, c'est-à-dire versé pour porter des santés, à la fin des repas. Au reste, c'est aux Anglais à nous dire aujourd'hui quelle est la meilleure forme de ce mot: Garsoil ou Wevs heil, et quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage.
Wortigern, victime de la confiance qu'il accordait aux Saxons, s'était retiré dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues lui conseillèrent alors d'élever une tour assez forte pour ne lui laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette construction le mont Friri; mais, chaque fois que le bâtiment commençait à monter, les pierres se séparaient et croulaient l'une sur l'autre. Le Roi demande à ses magiciens de conjurer ce prodige: ils répondent, après avoir consulté les astres, qu'il fallait trouver un enfant né sans père, et humecter de son sang les pierres et le ciment dont on se servait. Messagers sont envoyés à la recherche de l'enfant: un jour, en traversant la ville nommée depuis Kaermerdin[17], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la place; et bientôt une dispute s'élève: «Oses-tu bien,» disait l'un d'eux, «te quereller avec moi! Sommes-nous de naissance pareille? Moi, je suis de race royale par mon père et par ma mère. Toi, personne ne sait qui tu es; tu n'as jamais eu de père.» En entendant ces mots, les messagers approchent de Merlin; ils apprennent qu'en effet l'enfant n'a jamais connu son père, et que sa mère, fille du roi de Demetie (le Southwall), vivait retirée dans l'église de Saint-Pierre, parmi les nonnes. La mère et le fils sont aussitôt conduits devant Wortigern, et la dame interrogée répond: «Mon souverain seigneur, sur votre âme et sur la mienne, j'ignore complétement ce qui m'est arrivé. Tout ce que je sais, c'est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos chambres, je vis paraître devant moi un très-beau jouvenceau, qui me prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s'évanouit. Maintes fois, il revint comme j'étais seule, mais sans se découvrir. Enfin, je le vis à plusieurs reprises sous la forme d'un homme, et il me laissa avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n'eus de rapport avec un autre que lui.» Le Roi, étonné, fit venir le sage Maugantius: «J'ai trouvé,» dit celui-ci, dans les livres des philosophes et les anciennes histoires, que plusieurs hommes sont nés de la même façon. Apuléius nous apprend dans le livre du Démon de Socrate qu'entre la lune et la terre habitent des esprits que nous appelons Incubes. Ils tiennent de la nature des hommes et de celle des anges; ils peuvent à leur gré prendre la forme humaine et converser avec les femmes. Peut-être l'un d'eux a-t-il visité cette dame et déposa-t-il un enfant dans ses flancs[18].»
L'histoire des deux dragons découverts dans les fondements de la tour, leur combat acharné, les explications données par Merlin, et la construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius avant d'être amplifié par Geoffroy de Monmouth, et a été fidèlement suivi par Robert de Boron. Au milieu de son récit, Geoffroy intercale les prophéties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton, à la prière d'Alexandre, évêque de Lincoln. Ces prophéties ont été admises dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin; mais on ne peut nier qu'elles ne soient, au moins dans leur forme latine, l'œuvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles s'étaient conservées dans la mémoire des harpeurs et chanteurs populaires: et c'est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il convient à des prophéties, que Geoffroy dut tirer la rédaction que nous en avons conservée, et qui eut aussitôt dans l'Europe entière un si grand retentissement.
Voici les autres récits de l'Historia Britonum que s'est appropriés l'auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n'avait pas trouvés dans Nennius.
Wortigern, après la première épreuve du savoir de Merlin, désire apprendre ce qui peut encore le menacer, et la façon doit il doit mourir. Merlin l'avertit d'éviter le feu des fils de Constantin. «Ces princes voguent déjà vers l'île de Bretagne; ils chasseront les Saxons, ils te contraindront à chercher un refuge dans une tour à laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tué, Aurélius Ambroise couronné. Il aura pour successeur son frère Uter-Pendragon.»