Voici une dernière preuve du lien étroit qui unit la chronique de Nennius à celle de Geoffroy. La première s'arrêtait à la mention des douze combats d'Artus[12]. À compter de là, Geoffroy, sentant le besoin d'un autre guide, nous avertit qu'il va compléter ce qu'il avait trouvé dans le livre breton par ce qu'il a recueilli de la bouche même de l'archidiacre d'Oxford, cet homme si versé dans la connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus clairement la perte du bâton qui l'avait jusqu'alors soutenu? Après avoir donc suivi les légendes populaires pour ce qui regardait Artus, il se borne à mentionner les événements liés à l'histoire de la conquête anglo-saxonne. Il accepte les récits connus, sans faire pour les dénaturer un nouvel appel à ses souvenirs scolastiques. C'était le seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables précédemment accumulées. On pouvait en effet être tenté d'accorder à ces fables une certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassemblées se rapprocher, pour les temps mieux connus, du récit de tous les autres historiens.

Mais ici je m'attends à une objection, même de la part des mieux disposés à retrouver avec moi dans Nennius l'original de l'Historia Britonum. Pourquoi hésiterions-nous à reconnaître que cette chronique de Nennius ait été écrite en breton, et, dans cette forme, rapportée du continent en Angleterre?

Je réponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une traduction du douzième siècle, mais un original du neuvième, qu'on ne saurait attribuer sans scrupule à des clercs tels que Gautier d'Oxford ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la physionomie de la seconde partie du neuvième siècle: il semble donc l'œuvre d'un écrivain qui n'avait pas l'habitude d'écrire en latin, et qui, vivant dans un temps où les seuls lecteurs étaient des clercs, où personne encore ne s'était avisé de composer un livre breton, avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu'il aurait sans doute exprimé plus clairement dans l'idiome qu'il avait l'habitude de parler. Le latin de Grégoire de Tours, de Frédégaire et du moine de Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n'est pas celui de Suger, de Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D'ailleurs, si le livre eût été breton, comment Geoffroy de Monmouth en eût-il reproduit plusieurs passages, retrouvés textuellement dans la rédaction latine? On dira peut-être encore que Gautier l'archidiacre aura pu traduire le livre breton, et Geoffroy suivre cette traduction; mais, je le répète, l'archidiacre l'aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis, une fois décidé à feindre l'existence d'un texte breton, afin de pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait désirer la suppression, plutôt que la reproduction du livre qui aurait mis à découvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que s'il lui a fait tant d'emprunts plagiaires, c'est dans la conviction que l'exemplaire qu'il avait entre les mains ne serait jamais connu de personne.

Et puis les autres objections qu'on peut faire à l'existence d'une chronique bretonne du neuvième siècle, conservent toute leur force. Pourquoi aurait on écrit ce livre? Pour ceux qui n'entendaient que le breton? Mais ceux-là étaient aussi incapables de lire le breton que le latin. On n'apprenait à lire qu'en se mettant au latin, et c'est par la science de la lecture que les clercs étaient distingués de tous les autres Français, Anglais ou Bretons[13]. Admettez au contraire qu'au neuvième siècle un clerc ait eu la bonne pensée de marcher sur les traces du vénérable Bède, en inscrivant dans la seule langue alors littéraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes, les difficultés qui nous arrêtaient disparaissent. Cette chronique, rarement transcrite en basse Bretagne où elle était née, n'aura passé qu'au douzième siècle dans la Bretagne insulaire, par les mains de l'archidiacre d'Oxford: Geoffroy de Monmouth en aura reçu la communication, et, la supposant entièrement inconnue, il en aura fait la base d'une plus large composition; mais comme, en avouant la source à laquelle il avait puisé, il s'exposait à ce qu'on lui demandât compte de tout ce qu'il avait ajouté, il aura prévenu les objections en supposant l'existence d'un autre livre tout différent de celui qu'il avait entre les mains.

Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bède n'avaient rien dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du Troyen Brutus, n'étaient encore connus que dans la petite Bretagne où l'on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des légendes françaises et belges. Si Bède n'a même pas écrit une seule fois le nom d'Artus, c'est peut-être parce que le souvenir du héros breton ne s'était perpétué que parmi les habitants de l'Armorique et du pays de Galles. Bède, Anglo-Saxon d'origine, écrivant l'histoire des Anglais, n'avait pas à se préoccuper des fables bretonnes[14]. Pour saint Gildas, il n'avait rien à dire des généreux efforts d'Artus pour résister à l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes. Artus avait cependant existé: il avait réellement lutté contre l'établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats s'était conservé dans le cœur des Bretons réfugiés, les uns dans les montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l'imagination populaire n'avait pas tardé à le transformer; chaque jour les lais qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le conquérant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées l'avaient transporté dans l'île d'Avalon; elles l'y retenaient pour le faire un jour reparaître dans le monde et rendre aux Bretons leur ancienne indépendance. Tel était déjà l'Artus des chants bretons, longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants, surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable. C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la littérature latine, d'où bientôt elles devaient passer dans nos Romans de la Table ronde.

Mais Nennius tient dans les domaines de la véritable histoire une place que Geoffroy s'est interdit le droit de réclamer. S'il a recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l'a fait de bonne foi. On reconnaît dans son livre plus d'un souvenir précieux et sincère. La passion de Wortigern pour la fille d'Hengist, la perfidie des Saxons, les vains efforts des Bretons pour éloigner ces terribles auxiliaires, tout cela est du domaine des faits réels. L'auteur, étranger aux procédés de la composition littéraire, rapporte avec une parfaite candeur les deux opinions répandues de son temps sur l'origine des Bretons. «Les uns,» dit-il, «nous font descendre de Brutus, petit-fils du Troyen Énée; les autres soutiennent que Brutus était petit-fils d'Alain, celui des descendants de Noé qui alla peupler l'Europe.» Ainsi, tout en se rendant l'écho des traditions populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure qu'on peut attendre d'un historien sincère. Il ne parle pas même de Merlin, mais d'un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du fabuleux prophète des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n'est pas encore un être surnaturel, c'est le fils d'un comte ou consul romain. Il ne raconte pas les amours d'Uter-Pendragon et d'Ygierne, renouvelées d'Ovide. Il se contente de nous dire d'Artus qu'il conduisait les armées bretonnes, et qu'il avait livré douze glorieux combats aux ennemis de son pays. «Au temps d'Octa, fils d'Hengist,» lisons-nous à la fin de son livre, «Artus résistait aux Saxons, ou plutôt les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour conducteur de leurs guerres[15]. Bien qu'il y eût des Bretons de plus noble race, il fut élu douze fois pour les commander et fut autant de fois victorieux. Le premier de ses combats fut livré à l'embouchure de la rivière Glem (à l'extrémité du Northumberland); les quatre suivants, sur une autre rivière nommée par les Bretons le Douglas (à l'extrémité méridionale du Lothian); le sixième, sur la rivière Bassas (près de Nort-Berwick); le septième, dans la forêt de Célidon (peut-être Calidon ou Calédonienne); le huitième, près de Gurmois-Castle (près de Yarmouth). Ce jour-là, Artus porta sur son bouclier l'image de la sainte Vierge, mère de Dieu, et, par la grâce de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et les poursuivit longtemps en faisant d'eux un grand carnage. Le neuvième fut dans la ville de Légion appelée Cairlion (Exeter); le dixième, sur le sable de la rivière Ribroit (dans le Somersetshire); le onzième, sur le mont nommé Agned Cabregonium (Catbury); le douzième, enfin, longtemps et vivement disputé, devant le mont Badon (Bath), où il parvint à s'établir. Dans ce dernier combat, il tua de sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu l'avantage dans tous ces engagements; mais nulle force ne pouvait prévaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons éprouvaient de revers, plus ils demandaient de renforts à leurs frères de la Germanie, qui ne cessèrent d'arriver jusqu'au temps d'Ida, le fils de Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait régné en Bernicie et à York.»

Il y a loin de ce témoignage, peut-être entièrement historique, à ce qu'on devait trouver sur le héros breton dans le livre de Geoffroy de Monmouth.

M. Thomas Wright a déjà parfaitement reconnu que la plupart des additions faites à Nennius par le bénédictin anglais ne pouvaient être traduites d'un livre breton. Passons rapidement en revue ces additions. L'histoire de Brut ou Brutus y est exposée avec autant de confiance et de netteté que s'il s'était agi d'un prince contemporain. On nous donne ses lettres missives, les délibérations de son conseil, ses discours et ceux qu'on lui adresse, les fêtes de son mariage. Avant d'arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages renouvelés de l'Énéide, il aborde sur le rivage gaulois, où Turnus, un de ses capitaines, bâtit la ville de Tours, comme Homère, ajoute Geoffroy, l'avait déjà raconté. Assurément personne, au temps de Geoffroy, n'était en mesure de rechercher dans Homère la mention d'un pareil fait. Mais le conteur savait bien qu'on l'en croirait sur parole[16]. Il arrive enfin dans l'île d'Albion, marquée par l'oracle de Diane pour le terme et la récompense de ses travaux. Il impose son nom à la contrée et construit avant de mourir une grande ville qu'il appelle Troie-Neuve, ou Trinovant, en souvenir de Troie: nom plus tard remplacé par celui de London. «De London,» ajoute Geoffroy, «les étrangers» (c'est-à-dire apparemment les Normands) «ont fait Londres

L'histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins à Virgile, et plus aux traditions orales de la Bretagne. À l'occasion du roi Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu: «Comme ce prince,» dit-il, «élevait les murs de Shaftesbury, on entendit parler une aigle; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait moins croyable que le reste des histoires.» (Livre II, § 9.) Les prophéties de l'aigle de Shaftesbury étaient célèbres parmi les anciens Bretons: dans son douzième et dernier livre, Geoffroy, malgré l'incrédulité qu'il avait d'abord affectée, assurera qu'en l'année 688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultées en même temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s'il devait ou non mettre ses vaisseaux à la disposition de Cadwallader.

Après Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath;—Leir ou Lear, si fameux par les ballades et par Shakespeare;—Brennus, le conquérant de l'Italie;—Elidure, Peredure, dont les poëtes allemands s'emparèrent plus tard;—Cassibelaun, le rival de César. Enfin, sous le règne de Lucius, vers 170 de l'ère nouvelle, la foi chrétienne est pour la première fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du pape Éleuthère. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas soupçonner l'autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient l'origine de la prédication évangélique à Joseph d'Arimathie, comme elle est exposée dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs l'explication du silence qu'il a gardé.