Maintenant, je n'élève aucun doute, je ne soulève aucune objection contre l'existence d'un livre, premier type, première inspiration de celui de Geoffroy de Monmouth. J'accorde même très-volontiers avec M. Le Roux de Lincy, auteur de précieuses recherches sur les origines du roman de Brut, que le livre modèle fut rapporté de basse Bretagne par Gautier d'Oxford, et que ce fut à ce Gautier que Geoffroy de Monmouth en dut la communication.
Mais j'oserai soutenir que le livre rapporté de la petite Bretagne, ou ne fut jamais écrit en breton, ou fut, aussitôt son arrivée en Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est précisément celui qu'on désigne sous le nom de chronique de Nennius.
Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de n'avoir rien lu dans le Vénérable Bède ni dans S. Gildas qui se rapportât aux anciens rois bretons, et même au fameux et populaire Artus. Bède en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si Geoffroy de Monmouth avait pu lire l'Histoire ecclésiastique d'Orderic Vital, publiée dans le temps où lui-même se mettait à l'œuvre, il n'y aurait encore rien trouvé sur ces rois ni sur ce héros. Cependant il existait un récit bien antérieur à l'histoire ecclésiastique d'Orderic, un récit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait reconnu assurément la plupart de ces mêmes noms, et qu'il avait entre les mains, puisqu'il en pouvait transporter des phrases entières dans son propre ouvrage. C'était cette chronique de Nennius, anonyme dans les plus anciennes leçons, et dans quelques autres attribuée à Gildas le Sage. Malgré la date postérieure des manuscrits (les plus anciens sont du milieu du douzième siècle), il est impossible de contester l'époque reculée de la composition. Elle remonte au neuvième siècle, et, dans son texte le plus sincère, à l'année 857, ou, suivant MM. Parrie et J. Sharp, à 858, la quatrième du règne de S. Edmund, roi d'Estangle. Mais il faut qu'elle n'ait pas été répandue en Angleterre avant le douzième siècle; car les deux premiers historiens qui l'ont consultée sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon. Malmesbury lui dut le récit de l'amour de Wortigern pour la belle Rowena, fille d'Hengist, et tout ce qu'il a cru devoir rappeler de l'ancien chef des Bretons Artus. «Cet Artus,» dit-il, «source de tant de folles imaginations bretonnes; bien digne cependant d'inspirer, au lieu de fables mensongères, des relations véridiques, comme ayant été le soutien généreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur de la résistance à l'oppression étrangère[9].»
Guillaume de Malmesbury nous paraît dans ce passage témoigner un double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses amplifications de Geoffroy de Monmouth, déjà devenues l'objet d'une vogue extraordinaire. Que l'Historia Britonum eût paru avant l'Historia Regum Anglorum de Malmesbury, les dernières lignes de Monmouth ne permettent pas d'en douter. «Je laisse,» dit-il, «le soin de parler des rois saxons qui régnèrent en Galles à Karadoc de Lancarven, à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon. Seulement, je les engage à garder le silence sur les rois bretons, attendu qu'ils n'ont pu voir le livre breton rapporté par Gautier d'Oxford, lequel j'ai traduit en latin.» Or ce livre prétendu breton était précisément, je le répète, la courte chronique latine de Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s'en réserver seul la connaissance; car Malmesbury, avant de mettre la dernière main à sa précieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce que le vieux chroniqueur avait sincèrement raconté de ce que Geoffroy de Monmouth y avait gratuitement ajouté.
Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d'un judicieux sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contrôle les récits de ce même Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir connus trop tard, les résumait dans une épître jointe aux plus récentes transcriptions de son ouvrage; le second reproduisait en entier l'Historia Britonum, phrase par phrase, sinon mot par mot[10].
Je reviens à Nennius. Warton et les meilleurs critiques s'accordent à regarder la chronique qui porte ce nom comme l'œuvre d'un Breton armoricain, et M. Thomas Wright est persuadé que le texte n'en parvint en Angleterre que dans la première partie du douzième siècle[11]. Bien plus, avec une sagacité qui, suivant nous, aurait pu le conduire à d'autres inductions, mon savant ami a constaté que Geoffroy de Monmouth avait eu cette chronique du douzième siècle devant les yeux, et qu'il en avait même copié textuellement des phrases et des pages entières. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique à la route suivie par le Troyen Brutus le récit que fait Nennius de la traversée d'un chef égyptien qui aurait peuplé l'Irlande. Voici d'abord Nennius: At ille per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam et montes Azariæ, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare, etc. (§ 15).
Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I, § II):
Et sulcantes æquora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt intra Ruscicadam et montes Azaræ... Porro flumen Malvæ transeuntes, applicuerunt in Mauritaniam; deinde... refertis navibus, petierunt Columnas Herculis... utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum æquor.
Ces indications géographiques dont Geoffroy peut-être aurait difficilement essayé de justifier l'exactitude, et qu'il se contente de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la légende bretonne aux dépens de celle des Irlandais, sont évidemment l'œuvre d'un seul des deux auteurs, c'est-à-dire de Nennius, le plus ancien des deux. Un grand nombre d'autres phrases ne permettent pas de contester l'influence de la première histoire sur la seconde: comme le récit de la présentation d'Ambrosius (le Merlin de Geoffroy) à la cour de Wortigern; la description du festin dans lequel la belle Rowena, fille d'Hengist, porte la santé du roi breton. Or, si l'on considère que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous les yeux, que le livre breton était le seul qui fît mémoire d'Artus et de ses prédécesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit à douter de sa parfaite sincérité, et l'on cherchera les motifs d'une pareille dissimulation. Ainsi l'on en viendra, sans trop d'effort, à présumer que cette chronique latine de Nennius était le texte original ou la traduction du livre breton, rapporté du Continent par l'archidiacre d'Oxford. Cette conjecture n'a rien à craindre de l'examen du livre breton conservé sous le titre de Brut y Brennined; car il est aujourd'hui généralement reconnu, même par les antiquaires bretons que leurs préventions ont entraînés le plus loin des réalités, que cet autre livre n'est que la traduction de l'Historia Britonum de Geoffroy de Monmouth, traduction d'une date relativement récente, au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie, que j'ai pris soin de consulter. Si pourtant on s'en rapportait au témoignage de William Owen, le principal éditeur de la Myvyrian Archæology of Wales, on aurait conservé jusqu'à la fin du dernier siècle un manuscrit autographe de l'archidiacre d'Oxford, à la fin duquel on lisait: Moi, Gautier, j'ai traduit ce livre du gallois en latin, et, dans ma vieillesse, je l'ai traduit de latin en gallois. Mais n'est-il pas probable qu'il faudrait supprimer le premier membre de cette phrase et se contenter du second: dans ma vieillesse j'ai traduit ce livre du latin en gallois? On ne devinerait pas autrement pourquoi Gautier, possesseur et révélateur de l'original breton, aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette traduction latine ou bretonne de Gautier d'Oxford ne se rapporterait qu'au livre même de Geoffroy de Monmouth, et non pas à celui qui en aurait été l'occasion.
Nous avons d'autres moyens de démontrer que Geoffroy a toujours eu sous les yeux la chronique de Nennius, et qu'il ne s'est aidé d'aucun autre texte écrit. Il commence, comme Nennius, par donner le même nombre de milles à l'île de Bretagne, en longueur et en largeur; comme Nennius, il décrit la fertilité, l'aspect, les monts, les rivières, les promontoires de la contrée; il ne change rien à la chronologie du premier auteur, depuis le fabuleux Brut jusqu'au fantastique Artus. Seulement, au lieu d'un mot ou d'une ligne accordée à chaque roi, Geoffroy écrit une ligne pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient pour lui matière à développement. Si vous rapprochez sa fluidité de la source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tantôt de souvenirs d'école, tantôt de traditions nationales consacrées par les chanteurs et jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale; non par d'autres livres bretons ou gallois qui probablement n'existaient pas encore. Mais c'est aux légendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs qu'il étend sur la première trame. Le voyage de Brutus et l'apparition des Sirènes sont empruntés à l'Énéide. La prêtresse de Diane arrêtant Brutus pour lui révéler ses destinées est imitée d'un chapitre de Solin. L'histoire d'Uter-Pendragon et d'Ygierne est le plagiat de la fable d'Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Dédale des Métamorphoses. Le combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel est la contrefaçon de la lutte d'Hercule et de Cacus. On ne pensera pas assurément que toutes ces belles choses, ignorées de Nennius, aient pu se rencontrer dans un livre écrit en bas breton longtemps avant le douzième siècle. Mais on admettra volontiers qu'un habile homme, tel qu'était réellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours à Virgile, à Ovide, pour broder la très-simple trame de Nennius, et il sera toujours aisé de faire la part de chacun d'eux. C'est ainsi que les brillantes couleurs d'une verrière n'empêchent pas de suivre les tiges de plomb qui l'enchâssent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy de Monmouth n'ait dû qu'aux poëtes latins tout ce qu'il a ajouté à Nennius: il a pris aux traditions locales ce qu'il a écrit des pierres druidiques de Stonehenge, transportées des montagnes d'Irlande dans la plaine de Salisbury; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la touchante histoire du roi Lear, la dernière bataille d'Artus, sa blessure mortelle et sa retraite dans l'île d'Avalon.