II.
NENNIUS ET GEOFFROY DE MONMOUTH.
Il faut d'abord remarquer que la première partie du douzième siècle avait vu renaître la curiosité et le goût des études historiques, négligées ou plutôt oubliées depuis le règne de Charlemagne. Le faussaire effronté qui venait de rédiger, sous le nom de l'archevêque Turpin, la relation mensongère du voyage de Charlemagne en Espagne, avait même eu sur cette espèce de renaissance une assez grande influence. En discréditant les chansons de geste populaires, qui seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en remplaçant les fables des jongleurs par d'autres récits non moins fabuleux, mais qu'il appuyait sur l'autorité d'un archevêque déjà rendu fameux par les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude pieuse, avait accoutumé ses contemporains à n'ajouter de foi qu'aux récits justifiés par les livres de clercs autorisés. Bientôt après, le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, non content de donner l'exemple, en rédigeant lui-même l'histoire de son temps, chargeait ses moines du soin de réunir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin, compilateur de Grégoire de Tours, jusqu'aux historiens contemporains de la première croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de Turpin. En même temps, Orderic Vital érigeait, pour l'histoire de la Normandie, une sorte de phare dont la lumière devait se refléter sur la France entière; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils naturel, Robert, comte de Glocester, se déclaraient les patrons généreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient à rassembler les éléments de l'histoire de l'île d'Albion et des peuples qui l'avaient tour à tour habitée et conquise.
Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la postérité, n'ont pas daté leurs ouvrages: et quand même, ainsi qu'Orderic Vital, ils indiquent le temps où ils les terminent, ils nous laissent encore à deviner quand ils les commencèrent, et le temps qu'ils mirent à les exécuter. En général, ils n'en avaient pas plutôt laissé courir une première rédaction, qu'ils faisaient subir au manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des remaniements qui, dans les années suivantes, formaient autant d'éditions considérablement revues et augmentées. Tout ce qu'on peut donc affirmer, c'est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de Henri de Huntingdon, d'Orderic Vital et de Suger furent mis en circulation dans l'intervalle des années 1135 à 1150.
La même date approximative appartient à l'Historia Britonum de Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que le livre subit plusieurs remaniements assez éloignés l'un de l'autre[5]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre destinée à compléter son Historia Anglica, qu'en 1139 l'abbé du Bec lui avait montré, dans la bibliothèque de son couvent, un exemplaire de l'Historia Britonum, qu'il regrettait de n'avoir pas plus tôt connue. D'un autre côté, Geoffroy de Monmouth lui-même avertit au début de son septième livre qu'il y insère les prophéties de Merlin, pour répondre au vœu d'Alexandre, évêque de Lincoln, en son temps le plus généreux et le plus vanté des prélats. Or ces dernières paroles ne se concilient pas avec la date donnée par Henri de Huntingdon: car l'évêque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu'au mois d'août 1147[6]. Ainsi le préambule du septième livre ne se trouvait pas dans l'exemplaire de l'Historia Britonum qu'avait pu consulter Henri de Huntingdon en 1139; et, ce qui complique encore le recensement des dates, l'œuvre entière est dédiée à Robert, comte de Glocester, et, comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrivée au mois d'octobre de cette même année 1147. On se voit donc obligé d'admettre, pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois remanié son ouvrage.
Voici comment la pensée lui vint de le composer. Vers l'année 1130, Gautier, archidiacre d'Oxford[7], auquel on attribuait de grandes connaissances historiques, avait rapporté de France un livre qui aurait été écrit en langue bretonne, et qui, breton ou latin, contenait l'histoire des anciens rois de l'île de Bretagne. Gautier avait montré son volume à Geoffroy de Monmouth, en l'engageant, si l'on s'en rapporte au témoignage de celui-ci, à le traduire en latin. «Précisément alors,» ajoute Geoffroy, «j'avais été conduit, dans l'intérêt d'autres études, à jeter les yeux sur l'histoire des rois de Bretagne[8]; et j'avais été surpris de ne trouver, ni dans Bède ni dans Gildas, la mention des princes dont le règne avait précédé la naissance de Jésus-Christ; ni même celle d'Arthur et des princes qui avaient régné en Bretagne depuis l'incarnation. Cependant les glorieuses gestes de ces rois étaient demeurées célèbres dans maintes contrées où l'on en faisait d'agréables récits, comme aurait pu les fournir une relation écrite. Je me rendis aux vœux de Gautier, bien que je ne fusse pas exercé dans le beau langage et que je n'eusse pas fait amas d'élégantes tournures empruntées aux auteurs. J'usai de l'humble style qui m'appartenait, et je fis la traduction exacte du livre breton. Si je l'avais embelli des fleurs de rhétorique, j'aurais contrarié mes lecteurs en arrêtant leur attention sur mes paroles et non sur le fond de l'histoire. Tel qu'il est aujourd'hui, ce livre, noble comte de Glocester, se présente humblement à vous. C'est par vos conseils que j'entends le corriger, et y faire assez distinguer votre heureuse influence pour qu'il cesse d'être la méchante production de Geoffroy, et devienne l'œuvre du fils d'un roi, de celui que nous reconnaissons pour un éminent philosophe, un savant accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d'armée; en un mot, pour le prince dans lequel l'Angleterre aime à retrouver un second Henry.»
Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de conjecturer la première date de son livre. Le caractère des éloges prodigués au comte de Glocester convient au temps où ce fils naturel de Henry Ier, méconnaissant l'autorité du roi son frère, prenait en main la défense des droits et des intérêts de sa sœur l'impératrice Mathilde, comtesse d'Anjou, sans doute avec le secret espoir d'obtenir lui-même une grande part dans l'héritage du feu roi leur père. Cette guerre civile, dont les premiers succès furent suivis de revers prolongés, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de Glocester. C'est donc avant cette époque, et probablement vers 1137, au début de la guerre, que Geoffroy lui présentait son livre. Alors les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parlé dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une victoire signalée qui semblait faire présager le triomphe définitif de Mathilde et la déchéance de son frère Étienne Ier. Mais après les longs revers qui suivirent les succès passagers de l'année 1137, Geoffroy n'aurait plus apparemment parlé dans les mêmes termes à son patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu'il n'attendit pas même la mort de ce prince pour présenter au roi Étienne un autre exemplaire de son livre, aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de Berne.
Le préambule qu'on vient de lire semble renfermer plusieurs contradictions. Si Geoffroy n'a traduit le livre breton que pour céder aux instances de l'archidiacre d'Oxford, pour quoi le dédie-t-il au comte de Glocester?
S'il s'est contenté de rendre fidèlement et sans ornement étranger ce vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il à l'avance le comte Robert de ses bons avis et des changements qu'il fera subir à son livre? comment enfin y retrouvons-nous les prophéties de Merlin, déjà publiées par lui longtemps auparavant?
J'ajouterai que, de son propre aveu, à partir du onzième livre, il a complété le prétendu texte breton à l'aide des souvenirs personnels de Gautier d'Oxford, cet homme si profondément versé dans la connaissance des histoires. Ut in britannico præfato sermone inveni, et a Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi.
Ainsi, que le livre breton ait ou non existé, il est évident que Geoffroy de Monmouth ne s'est pas contenté de le traduire ou de le reproduire: il a été embelli, développé, complété. Nous en avons la preuve dans son propre témoignage.