Messire Robert de Boron dit: «Maintenant il conviendrait de savoir conter ce que devint Alain, le fils de Bron; en quelle terre il parvint; quel héritier put naître de lui, et quelle femme put le nourrir.—Il faudrait dire la vie que Petrus mena, en quels lieux il aborda, en quels lieux on devra le retrouver.—Il faudrait apprendre ce que Moïse devint, après avoir été si longuement perdu;—puis enfin où alla le Riche Pêcheur, où il s'arrêtera et comment on pourra revenir à lui.
«Ces quatre choses séparées, il faudrait les réunir et les exposer, chacune comme elles doivent l'être: mais nul homme ne les pourrait assembler, s'il n'a d'abord entendu conter les autres parties de la grande et véridique histoire du Graal; et dans le temps où je la retraçais[61], avec feu monseigneur Gautier, qui était de Mont-Belial, elle n'avait encore été retracée par nulle personne mortelle. Maintenant je fais savoir à tous ceux qui auront mon œuvre que, si Dieu me donne vie et santé, j'ai l'intention de reprendre ces quatre parties, pourvu que j'en trouve la matière en livre. Mais, pour le moment, je laisse non-seulement la branche que j'avais jusque-là poursuivie, mais même les trois autres qui en dépendaient, pour m'attacher à la cinquième, en promettant de revenir un jour aux précédentes. Car, si je négligeais d'en avertir, je ne sais personne au monde qui ne dût les croire perdues, et qui pût deviner pourquoi je les aurais laissées.»
TRANSITION.
Tel est le premier livre ou, pour mieux parler, l'introduction primitive de tous les Romans de la Table ronde. Après l'histoire de Joseph d'Arimathie, Robert de Boron, laissant en réserve la suite des aventures d'Alain, de Bron, de Petrus et de Moïse, aborde une autre laisse ou branche, celle de Merlin, dont nous trouverons la seule forme entièrement conservée, dans le roman en prose du même nom.
Mais occupons-nous d'abord du roman en prose du Saint-Graal, deuxième forme de la légende de Joseph que Robert de Boron avait versifiée.
Ce n'est plus, comme dans le poëme, un interprète plus ou moins exact de la légende galloise du Graal; c'est l'auteur du Graal qui, parlant en son nom, va rapporter à Jésus-Christ lui-même la rédaction, la communication du livre.
Cet auteur ne se nomme pas, et nous a donné de sa réserve trois raisons peu satisfaisantes. S'il se faisait connaître, dit-il, on aurait peine à croire que Dieu eût révélé d'aussi grands secrets à une personne aussi humble; on n'aurait pas pour le livre le respect qu'il mérite; enfin on rendrait l'auteur responsable des fautes et des méprises que peuvent commettre les copistes. Ces raisons, dis-je, ne sont pas bonnes. Dieu, qui lui ordonnait de transcrire le livre, ne lui avait pas en même temps recommandé de cacher son nom; s'il avait été jugé digne de recevoir une telle faveur, il ne devait pas prendre souci de ce qu'en diraient les envieux; enfin la crainte des méprises et des interpolations que pouvaient commettre les copistes ne devait pas lui causer plus d'inquiétude qu'elle n'en avait causé à Moïse, aux Apôtres, à tant d'auteurs sacrés ou profanes. Il ne s'est pas nommé, pour entourer sa prétendue révélation d'un mystère plus impénétrable; mais c'est là ce qu'il ne pouvait dire: seulement il eût pu se dispenser d'alléguer d'autres excuses.
Il s'est donné pour un prêtre, retiré dans un ermitage éloigné de tous chemins frayés. Laissons-le maintenant parler en abrégeant son récit:
«Le jeudi saint de l'année 717, après avoir achevé l'office de Ténèbres, je m'endormis, et bientôt je crus entendre d'une voix éclatante ces mots: Éveille-toi: écoute d'une trois, et de trois une. J'ouvris les yeux, je me vis entouré d'une splendeur extraordinaire. Devant moi se tenait un homme de la plus merveilleuse beauté: «As-tu bien compris mes paroles?» dit-il.—«Sire, je n'oserais l'assurer.—C'est la reconnaissance de la Trinité. Tu doutais que dans les trois personnes il n'y eût qu'une seule déité, une seule puissance. Peux-tu maintenant dire qui je suis?—Sire, mes yeux sont mortels; votre grande clarté m'éblouit, et la langue d'un homme ne peut exprimer ce qui est au-dessus de l'humanité.»
«L'inconnu se baissa vers moi et souffla sur mon visage. Aussitôt mes sens se développèrent, ma bouche se remplit d'une infinité de langages. Mais, quand je voulus parler, je crus voir jaillir de mes lèvres un brandon de feu qui arrêta les premiers mots que je voulus prononcer. «Prends confiance,» me dit l'inconnu. «Je suis la source de toute vérité, la fontaine de toute sagesse. Je suis le Grand Maître, celui dont Nicodème a dit: Nous savons que vous êtes Dieu. Je viens, après avoir confirmé ta foi, te révéler le plus grand secret du monde.»