«Alors il me tendit un livre qui eût aisément tenu dans le creux de la paume: «Je te confie,» dit-il, «la plus grande merveille que l'homme puisse jamais recevoir. C'est un livre écrit de ma main, qu'il faut lire du cœur, aucune langue mortelle ne pouvant en prononcer les paroles sans agir sur les quatre éléments, troubler les cieux, agiter les airs, fendre la terre et changer la couleur des eaux. C'est pour tout homme qui l'ouvrira d'un cœur pur la joie du corps et de l'âme, et quiconque le verra n'aura pas à craindre de mort subite, quelle que soit même l'énormité de ses péchés.»
«La grande lumière que j'avais eu déjà tant de peine à soutenir s'accrut alors au point de m'aveugler. Je tombai sans connaissance, et, quand je sentis mes esprits revenir, je ne vis plus rien autour de moi, et j'aurais tenu pour songe ce qui venait de m'arriver, si je n'eusse retrouvé dans ma main le livre que le Grand Maître m'avait donné. Je me relevai alors, rempli d'une douce joie; je fis mes prières, puis je regardai le livre et y trouvai au premier titre: C'est le commencement de ton lignage. Après l'avoir lu jusqu'à Prime[62], il me sembla l'avoir à peine commencé, tant il y avait de lettres dans ces petites pages. Je lus encore jusqu'à Tierce, et continuai à suivre les degrés de mon lignage et le récit de la bonne vie de ceux qui m'avaient précédé. Auprès d'eux, je n'étais qu'une ombre d'homme, tant j'étais loin de les égaler en vertu. En avançant dans le livre, je lus: Ici commence le saint Graal. Puis, le troisième titre: C'est le commencement des Peurs. Puis un quatrième titre: C'est le commencement des Merveilles. Un éclair brilla devant mes yeux, suivi d'un coup de tonnerre. La lumière persista, je n'en pus soutenir l'éclat, et tombai une seconde fois sans connaissance.
«J'ignore combien de temps je demeurai ainsi. Quand je me relevai, je me trouvai dans une obscurité profonde. Peu à peu le jour revint, le soleil reprit sa clarté, je me sentis pénétré des odeurs les plus délicieuses, et j'entendis les plus doux chants que j'eusse encore entendus; les voix d'où ils partaient semblaient me toucher, mais je ne les voyais ni ne pouvais les atteindre. Elles louaient Notre-Seigneur et disaient en refrain: Honneur et gloire au Vainqueur de la mort, à la source de la vie perdurable!
«Ces paroles huit fois répétées, les voix s'arrêtèrent; j'entendis un grand bruissement d'ailes, suivi d'un parfait silence: il ne resta que les parfums dont la douceur me pénétrait.
«None arriva, je me croyais encore aux premières lueurs du matin. Alors je fermai le livre et commençai le service du vendredi saint. On ne consacre pas ce jour-là, parce que Notre-Seigneur l'a choisi pour y mourir. En présence de la réalité, on ne doit pas recourir à la figure; et, si l'on consacre les autres jours, c'est en mémoire du vrai sacrifice du vendredi[63].
«Comme je me disposais à recevoir mon Sauveur et que j'avais déjà fait trois parts de pain, un ange vint, me prit par les mains et me dit: «Tu ne dois pas employer ces trois parts, avant d'avoir vu ce que je vais te montrer.» Alors il m'éleva dans les airs, non en corps, mais en esprit, et me transporta dans un lieu où je fus inondé d'une joie que nulles langues ne sauraient exprimer, nulles oreilles entendre, nuls cœurs ressentir. Je ne mentirais pas en disant que j'étais au troisième ciel où fut transporté saint Paul; mais, pour n'être pas accusé de vanité, je dirai seulement que là me fut découvert le grand secret que, suivant saint Paul, aucune parole humaine ne pourrait exprimer. L'ange me dit: «Tu as vu de grandes merveilles, prépare-toi à la vue de plus grandes.» Il me porta plus haut encore, dans un lieu cent fois plus clair que le verre, et cent fois plus étincelant de couleurs. Là j'eus vision de la Trinité, de la distinction du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et de leur réunion dans une même forme, une même déité, une même puissance. Que les envieux ne me reprochent pas d'aller ici contre l'autorité de saint Jean l'Évangéliste, quand il nous a dit que les yeux mortels ne verront et ne pourront voir jamais le Père éternel; car saint Jean entendait les yeux du corps, tandis que l'âme peut voir, quand elle est séparée du corps, ce que le corps l'empêcherait d'apercevoir.
«Comme j'étais en telle contemplation, je sentis le firmament trembler, au bruit du plus éclatant tonnerre. Une infinité de Vertus célestes entourèrent la Trinité, puis se laissèrent tomber comme en pâmoison. L'ange alors me prit et me ramena où il m'avait pris. Avant de rendre à mon âme son enveloppe ordinaire, il me demanda si j'avais vu de grandes merveilles.—«Ah! si grandes,» répondis-je, «que nulle langue ne pourrait les raconter.—Reprends donc ton corps, et, maintenant que tu n'as plus de doutes sur la Trinité, va dignement recevoir celui que tu as appris à connaître.»
L'ermite, ainsi rentré en possession de son corps, ne vit plus l'ange, mais seulement le livre, qu'il lut après avoir communié et qu'il déposa dans la châsse où l'on enfermait la boîte aux hosties. Il ferma le coffre à la clef, retourna dans son habitacle, et ne voulut plus toucher au livre avant d'avoir chanté le service de Pâques. Mais quelle fut sa surprise et sa douleur quand, après l'office, il ouvrit la châsse et ne l'y retrouva plus, quoique la porte n'en eût pas été défermée! Bientôt une voix lui apporta ces paroles: «Pourquoi t'étonner que ton livre ne soit plus où tu l'avais enfermé? Dieu n'est-il pas sorti du sépulcre sans en remuer la pierre? Voici ce que le Grand Maître te commande: demain matin, après avoir chanté la messe, tu déjeuneras, puis entreras dans le sentier qui mène au grand chemin. Ce chemin te conduira à celui de la Prise, auprès du Perron. Tu te détourneras un peu et prendras vers la droite le sentier qui conduit au carrefour des Huit Voies, dans la plaine de Valestoc. Arrivé à la fontaine de Pleurs, où fut jadis la grande tuerie, tu trouveras une bête étrange chargée de te guider. Quand tes yeux la perdront de vue, tu entreras dans la terre de Norgave[64], et là sera le terme de ta quête.»
«Le lendemain,» reprend ici l'ermite, «je fis ce qui m'était commandé. Je sortis de mon habitacle en faisant le signe de la croix sur la porte et sur moi. Je passai le Perron, arrivai au Val des morts, que je reconnus aisément pour y avoir autrefois vu combattre les deux meilleurs chevaliers du monde. Je marchai pendant une lieue galloise[65] et j'arrivai au carrefour: devant moi, sur le bord d'une fontaine, s'élevait une croix, et sous la croix gisait la bête dont l'ange m'avait parlé. En me voyant, elle se leva; plus je la regardais, moins je reconnaissais sa nature. Elle avait la tête et le cou d'une brebis, de la blancheur de la neige tombée. Ses pieds, ses jambes, étaient d'un chien noir, sa croupe et son corps d'un renard, son poil et sa queue d'un lion. Dès qu'elle me vit faire le signe de la croix, elle se leva, gagna le carrefour et prit à droite la première voie. Je la suivis d'aussi près que mon âge et ma faiblesse le permettaient: à l'heure de Vêpres, elle quitta le grand chemin frayé pour aborder une longue coudrière, dans laquelle elle marcha jusqu'à la chute du jour. Alors nous nous enfonçâmes dans une vallée profonde ombragée d'une épaisse forêt. Nous arrivâmes ainsi devant une loge[66]: à la porte se tenait un vieillard en habit de religion. Le prud'homme en me voyant ôta son chaperon, se mit à genoux, et demanda ma bénédiction.—«Je suis,» lui dis-je, «un pécheur comme vous, et ne puis vous la donner.» Mais j'eus beau faire, il ne se leva qu'après avoir été béni. Alors il me prit par la main, me conduisit dans sa loge et me fit partager son repas. J'y reposai la nuit, et le lendemain, après avoir chanté, comme le bon homme m'en avait prié, je me remis en chemin, et trouvai à la fin de l'enclos la bête qui m'avait conduit jusque-là. Je continuai à la suivre dans la forêt, et nous arrivâmes, vers midi, dans une belle lande[67]: là s'élevait le Pin dit des aventures, sous lequel coulait une belle fontaine, dont le sable était rouge comme feu ardent, et l'eau froide comme glace. Chaque jour elle devenait à trois reprises verte comme émeraude et amère comme fiel. La bête se coucha sous le Pin: comme j'allais m'asseoir auprès d'elle, je vis venir à moi sur un cheval en sueur un valet qui, descendant près de la fontaine, détacha de son cou une toile et me dit à genoux: «Madame vous salue, celle qui dut au Chevalier au cercle d'or sa délivrance[68], le jour que celui que bien connaissez vit la grande merveille. Elle vous envoie à manger.» Il développa la toile, en tira des œufs, un gâteau blanc et chaud, un hanap et un barillet plein de cervoise. Je mangeai avec appétit, puis je dis au valet de recueillir ce qui restait et de le reporter à la dame en lui rendant grâce de son envoi.
«Le valet s'éloigna, et je repris mon chemin à la suite de la bête. Nous sortîmes du bois au déclin du jour, et arrivâmes à un carrefour, devant une croix de bois. Là s'arrêta la bête: j'entendis un bruit de chevaux, puis parurent trois chevaliers. «Bien êtes-vous venu!» me dit le premier en descendant; il me prit par la main, me pria de venir héberger chez lui. «Emmenez les chevaux,» dit-il à son écuyer. Je suivis les deux chevaliers jusqu'à l'hôtel. Le premier crut me reconnaître à un signe que j'avais sur moi; il m'avait vu dans un lieu qu'il me nomma. Mais je ne voulus rien lui dire de ce que j'avais en pensée, si bien qu'il n'insista pas et se contenta de me recevoir aussi bien que possible.