«Je repartis le matin, et reconnus la bête à la porte de mon hôte, en prenant congé. Vers l'heure de Tierce, nous trouvâmes une voie qui conduisait à l'issue de la forêt, et je vis, au milieu d'une grande prairie, une belle église appuyée sur de grands bâtiments, devant une eau qu'on appelait le Lac de la Reine. Dans l'église étaient de belles nonnes qui chantaient l'office de tierce à haute et agréable voix. Elles m'accueillirent, me firent chanter à mon tour, puis me donnèrent à déjeuner; mais en vain me prièrent-elles de séjourner: je pris congé d'elles et rentrai dans la forêt à la suite de la bête. Quand vint le soir, je jetai les yeux sur une dalle au bord du chemin; et j'y aperçus des lettres fermées que je m'empressai de déplier; j'y lus: «Le Grand Maître te mande que tu achèveras ta quête, cette nuit même.» Je me tournai vers la bête, et ne la vis plus; elle avait disparu. Je me repris à lire les lettres où j'appris ce qui me restait à faire.

«La forêt commençait à s'éclaircir: sur un tertre à demi-lieue de distance s'élevait une belle chapelle, d'où j'entendis partir une clameur épouvantable. Je hâtai le pas, j'arrivai à la porte, en travers de laquelle était étendu de son long un homme entièrement pâmé. Je fis devant son visage le signe de la croix; il se leva, et je m'aperçus à ses yeux égarés qu'il avait le diable au corps. Je dis au démon de sortir, mais il me répondit qu'il n'en ferait rien, qu'il était venu de par Dieu, et que de par Dieu seul il sortirait. J'entrai alors dans la chapelle, et la première chose que je vis sur l'autel fut le livre que je cherchais. J'en rendis grâce à Notre-Seigneur et le portai devant le forcené. Le diable alors se prit à hurler: «N'avance pas davantage,» criait-il, «je vois bien qu'il me faut partir; mais je ne le puis, à cause du signe de la croix que tu as fait sur la bouche de cet homme.»—«Cherche,» répondis-je, «une autre issue.» Il s'échappa par le bas, en poussant des hurlements hideux, comme s'il eût renversé sur son passage tous les arbres de la forêt. Je pris alors entre mes bras le forcené, et le portai devant l'autel, où je le gardai toute la nuit. Le matin je lui demandai ce qu'il voulait manger.—«Ma nourriture ordinaire.—Et quelle est-elle?—Des herbes, des racines, des fruits sauvages. Voilà trente-trois ans que je suis ermite, et depuis neuf ans je n'ai pas mangé autre chose.»

«Je le laissai, pour dire mes heures et chanter ma messe: quand je revins, il dormait; je m'assis près de lui et je cédai au sommeil. Je crus voir en dormant un vieillard qui, passant devant moi, déposait pommes et poires dans mon giron. Je trouvai à mon réveil ce vieillard, qui en me donnant de ses fruits m'annonça que, tous les jours de ma vie, le Grand Maître me ferait le même envoi. Je réveillai l'autre prud'homme et lui présentai un fruit qu'il mangea très-volontiers, comme celui qui de longtemps n'avait rien pris. Je restai huit jours avec lui, ne trouvant rien que de bon dans ce qu'il disait et faisait. En prenant congé, il m'avoua que le démon s'était emparé de lui pour le seul péché qu'il eût commis depuis qu'il avait pris l'habit religieux. Voyez un peu la justice de Notre-Seigneur: ce prud'homme le servait depuis trente-trois ans le mieux qu'il pouvait; pour un seul péché, le démon prit possession de lui, et, s'il était mort sans l'avoir confessé, il serait devenu la proie de l'enfer; tandis que le plus méchant homme, s'il fait à la fin de ses jours une bonne confession, rentre pour jamais en grâce avec Dieu, et monte dans le Paradis.

«Je repris le chemin de mon ermitage avec le livre qui m'était rendu. Je le déposai dans la châsse où d'abord je l'avais mis; je fis le service de Vêpres et Complies, je mangeai ce que le Seigneur me fit apporter, puis je m'endormis. Le Grand Maître vint à moi durant mon somme et me dit: «Au premier jour ouvrable de la semaine qui commence demain, tu te mettras à la transcription du livret que je t'ai donné; tu finiras avant l'Ascension. Le monde en sera saisi ce jour-là même où je montai au Ciel. Tu trouveras dans l'armoire placée derrière l'autel ce qu'il faut pour écrire.» Le matin venu, j'allai à l'armoire, et j'y trouvai ce qui convient à l'écrivain, encre, plume, parchemin et couteau. Après avoir chanté ma messe, je pris le livre, et, le lundi de la quinzaine de Pâques, je commençai à écrire, en partant du crucifiement de Notre-Seigneur, ce que l'on va lire[69]

LIVRE II.
LE
SAINT-GRAAL.

LE
SAINT-GRAAL.

I.
JOSEPH ET SON FILS JOSEPHE ARRIVENT À SARRAS.—SACRE DE JOSEPHE.—PREMIER SACRIFICE DE LA MESSE.

Nous ne nous arrêterons pas sur le début du Saint-Graal: il est, à peu de chose près, le même que celui du poëme de Robert de Boron. Le romancier s'évertue pour la première fois, en supposant que Joseph avait été marié, que sa femme se nommait Enigée[70] et qu'il avait eu un fils dont le nom différait du sien par l'addition d'un e final. Josephe, dans tout le cours du récit, dominera Joseph; il sera l'objet de toutes les grâces divines et le souverain pontife de la religion nouvelle. Baptisé par saint Philippe évêque de Jérusalem, il avait nécessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son père.

Nous quittons le poëme de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à l'Égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient aujourd'hui à ce faux prophète.

Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie: Joseph à la présence de cette précieuse relique avait dû de ne pas sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le Père à Moïse, de faire une arche ou châsse, pour y enfermer ce vase. Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs dévotions devant l'arche. À Joseph et à son fils seuls le droit de l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains. Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche.