Il prit congé de l'empereur à quelques jours de là, et se dirigea vers la mer. Dans le port arrivait justement Antoine, roi de Perse, menant le plus grand deuil du monde pour son fils Dardane, qui venait de succomber après une longue maladie[92]. Ipocras, apprenant ces nouvelles, descendit de sa mule et alla trouver le roi; puis, sans lui parler, il se tourna vers la couche où Dardane était étendu comme celui qu'on se dispose à ensevelir. Il l'examina avec attention: le pouls ne battait plus, les lèvres seules, légèrement colorées, laissaient quelque soupçon d'un dernier souffle de vie. Il demanda un peu de laine, il en tira un petit flocon qu'il posa devant les narines du gisant. Ipocras vit alors les fils légèrement venteler, et, se tournant aussitôt vers le roi Antoine: «Que me donnerez-vous, Sire, si je vous rends votre fils?—Tout ce qu'il vous conviendra de demander.—C'est bien! je ne réclamerai qu'un don; et je vous en parlerai plus tard.» Alors Ipocras prit un certain électuaire, qu'en ouvrant la bouche du malade, il fit pénétrer sur la langue. Quelques minutes après, Dardane poussa un soupir, ouvrit les yeux et demanda où il était. Ipocras ne le perdit pas un instant de vue, le ramena peu à peu des bords du tombeau à la plus parfaite santé, si bien que, le huitième jour, il put se lever et monter à cheval comme s'il n'avait jamais eu le moindre mal. Cette guérison fit encore plus de bruit que celle de Gaius; les simples gens disaient qu'il avait ressuscité un mort, et qu'il était un dieu plutôt qu'un homme; les autres se contentaient de le regarder comme le plus grand, le plus sage des philosophes.

Antoine ne savait comment il pourrait reconnaître le grand service qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention était d'aller visiter le roi de Tyr, qui avait épousé sa fille, il proposa à Ipocras de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivèrent après une heureuse traversée. Antoine, en présentant Ipocras à son gendre, lui raconta comment il avait rendu la santé à son fils, et le roi de Tyr prit en si grande amitié le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine, à lui accorder tout ce qu'il lui demanderait, à la condition de rester quelque temps auprès de lui.

Ce prince avait une fille de l'âge de douze ans, très-belle et avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi de Perse et celui de Tyr: «Chacun de vous,» leur dit-il, «me doit un don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande de faire en sorte qu'elle me soit accordée.» Les deux rois, d'abord fort étonnés, demandèrent le temps de se conseiller. «En vérité,» dit le roi de Tyr, «je n'entends pas que ma fille me fasse manquer à mon serment.—Je vous approuve,» reprit le roi Antoine, «car, pour m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu'à vous enlever la demoiselle, afin de la lui donner.» Ainsi devint Ipocras le gendre du roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'étonnerait aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes étaient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant état. Les temps sont bien changés.

Après les noces, Ipocras, s'adressant à ceux qui connaissaient le mieux la mer, les pria de lui indiquer une île voisine de Tyr qui lui offrît une habitation agréable et sûre. Ils lui indiquèrent l'île alors appelée au Géant, parce qu'elle avait appartenu à un des plus puissants géants dont on ait parlé, et qu'avait mis à mort Hercule, parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien à son gré, donna le plan de ces belles constructions, dont les messagers en quête de Nascien avaient admiré les dernières traces.

Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait à contre-cœur épousé un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne songeait qu'aux moyens de le tromper et de se défaire de lui. Il n'en était pas ainsi d'Ipocras, qui la chérissait plus que lui-même, mais qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les poisons, même les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des pierres précieuses qu'il y avait incrustées. Maintes fois, sa femme lui prépara des boissons envenimées, qu'elle détrempait du sang de crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en être pour cela moins sain et moins allègre: si bien qu'elle s'aperçut de la vertu de la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint à s'en emparer; tout aussitôt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurément, car nous ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouvée.

Il en fit une autre aussitôt, moins belle, mais de plus grande vertu; car il suffisait de la poser sur table pour enlever à toutes les viandes qu'on y étalait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que la méchante femme renonçât à l'espoir de faire ainsi mourir son mari. Et c'était déjà beaucoup de l'avoir détourné de se rendre en Judée pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui eût été son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui ont cru et qui croiront en lui.

Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il aimait toujours sans qu'elle lui en sût le moindre gré. La cour fut grande et somptueuse, les festins abondants et multipliés. Un jour, en sortant de table, après avoir bu et mangé plus que de coutume, Ipocras, voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries, qui répondaient à la cour. Comme ils étaient appuyés sur le bord des loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un verrat. «Regardez cette bête,» dit alors Ipocras. «Si on la tuait au moment où elle est ainsi échauffée, il n'est pas d'homme qui pût impunément manger de la tête.—Sire, que dites-vous là?» fit sa femme. «Comment! on en mourrait, et sans remède?—Assurément; à moins qu'on ne bût aussitôt de l'eau dans laquelle la hure aurait été cuite.»

La dame fit grande attention à ces paroles: elle n'en laissa rien voir, sourit et changea de conversation. On entendit alors le son des tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux ménétriers. Elle, sans perdre de temps, appela le maître-queux, et lui désignant la truie: «Monseigneur Ipocras désire manger de la tête de cette bête à souper, ayez soin d'en mettre dans son écuelle: voici pour votre récompense. Et vous aurez encore soin, quand la tête sera préparée, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de pierres ou dans un fumier.—Je n'y manquerai pas,» dit le queux. Il accommoda la tête; on corna le souper, les nappes furent mises; quand on eut lavé, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or, Ipocras était l'homme du monde qui aimait le mieux un rôt de tête de porc. Dès qu'il en vit son écuelle chargée, il se fit un plaisir d'en manger. Mais à peine le premier morceau eut-il passé le nœud de la gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son haleine. Alors son premier mot fut: «Je suis un homme mort, et je meurs par ma faute; qui n'est pas maître de son secret ne l'est pas de celui des autres.» Il quitta la table aussitôt, courut à la cuisine et demanda au maître queux l'eau dans laquelle avait été mise la tête de la truie.—«Je l'ai jetée,» dit l'autre, sur le fumier que vous voyez.» Ipocras y courut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette eau, mais en vain; la fièvre, une soif ardente le saisit: et quand il sentit qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, il fit approcher le roi et lui dit: «Sire, je ne devais avoir confiance en aucune femme, je meurs par ma faute.—Ne connaissez-vous,» dit Antoine, «aucun remède?—Il y en a bien un; ce serait une grande table de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au point de la rendre brûlante.—Eh bien! faisons l'essai, et, puisque votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons sur le marbre.—Oh! non,» dit Ipocras, «elle en pourrait mourir.—Comment!» reprit le roi, «je ne vous comprends pas. Vous craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde doit la haïr, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien là nature d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant leurs volontés, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.» Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant Ipocras, qui ne put s'empêcher de dire: «Elle voulait ma mort, elle ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demande au roi, pour dernière grâce, qu'il me fasse conduire dans l'île qui, désormais, sera nommée l'île d'Ipocras. Je désire que mon corps soit déposé dans la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle de marbre les lettres qui diront:

«Ci-gît Ipocras, qui souffrit et mourut par l'engin et la malice des femmes[93]

V.
LES CHRÉTIENS ARRIVENT LES UNS APRÈS LES AUTRES SUR LES CÔTES DE LA GRANDE-BRETAGNE.