Seulement, à partir de ce jour, il cessa de visiter les malades et de répondre à ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmités. L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras, eut beau le prier, il répondit qu'il avait perdu toute sa science, et qu'il ne la pourrait retrouver qu'après avoir obtenu vengeance de la honte qu'on lui avait faite.

Revenons maintenant à la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes les femmes, pour avoir ainsi trompé le plus sage des hommes. Elle ne s'en tint pas encore là; mais, faisant venir un orfèvre de Rome qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait d'Ipocras. «Je vous prie maintenant,» lui dit-elle, «de disposer pour moi une table dorée de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras au moment où il entre dans la corbeille, à laquelle tiendra une corde. Dès que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la porterez vous-même sur le pilier où sont déjà les images d'Ipocras et de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne sache rien de tout cela.» L'orfèvre promit tout, et la table qu'il exécuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidèle que la dame ne l'avait espéré.

Quand il fut parvenu secrètement à la fixer sur le pilier, durant une nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de surprise et de chuchotements qui tournaient encore à la honte d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui pouvait l'avoir aussi bien représentée. L'empereur était alors absent de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de paraître aux fenêtres avec Ipocras. Ayant arrêté les yeux sur les deux images: «Quel sens a cette nouvelle table,» dit-il au philosophe, «et qui a pu oser la placer sans mon ordre?—Ah! Sire,» répondit Ipocras, n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter à ma honte? Si vous m'aimez, ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez jamais.»

L'empereur fit ce qu'Ipocras désirait, et c'est ainsi qu'on perdit le souvenir du séjour du grand médecin dans la ville et de ses merveilleuses guérisons. La dame ne s'en félicita que plus d'avoir réduit à néant la renommée de celui qu'on disait le plus sage des hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les dames: il restait dans sa chambre et répondait à peine à ceux qui se présentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il était tristement appuyé à l'une des fenêtres du palais, il vit sortir, d'un trou pratiqué sous les degrés, un nain boiteux et noir, au visage écrasé, aux yeux éraillés, aux cheveux hérissés, en un mot, la plus laide créature que l'on pût imaginer. Le malheureux vivait des reliefs de la table et des aumônes que lui faisaient les gens du palais. L'empereur, ému de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou un méchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire.

Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un certain charme, et quand il l'eut conjurée comme il l'entendait, il s'en vint au bossu, et se mit à parler et plaisanter avec lui. «Vois-tu,» lui dit-il, «cette herbe que je tiens à la main? Si tu pouvais la faire toucher à la plus belle femme, à celle que tu aimerais le mieux, tu la rendrais aussitôt amoureuse de toi, et tu ferais d'elle ta volonté.—Ah!» reprit le bossu, «vous me gabez, sire Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'éprouverais sa vertu près de la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.—Promets-moi,» reprend Ipocras, «que tu ne la feras toucher à nulle autre et que tu me garderas le secret.—Je vous le promets sur ma foi et sur nos dieux.»

L'herbe fut donnée, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaça sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: «Ah! Madame, que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui pourrait la toucher!» La dame était en petits souliers ouverts que l'on appelle escarpins; le nain l'arrêta par le pan de son hermine, et, portant l'autre main sur le soulier étroitement chaussé, appliqua l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: «Faites-moi l'aumône, Madame, ou donnez-moi votre amour.» La dame passa tête baissée sans mot répondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire. Arrivée au temple avec les autres, elle se sentit tout émue et ne put dire sa prière. Elle devint toute rouge, en ne pouvant détourner du nain sa pensée: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas revenir à l'endroit où il lui avait parlé. Elle ne suivit pas ses demoiselles au retour du temple, mais retourna précipitamment à sa chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout éperdue, elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain, dont la porte était demeurée entr'ouverte. Elle y pénétra, comme si elle eût été poursuivie. «Qui est là?» dit-elle.—«Dame!» répondit le nain, «votre ami, qui vous attendait.» Aussitôt elle se précipita sur lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes arriva qu'elle le tenait encore fortement serré contre son beau corps. Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrés. Il courut éveiller l'empereur: «Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous et vos chevaliers.» Ils descendirent le degré, et arrivèrent au lit du nain, qu'ils trouvèrent amoureusement uni à la belle Gauloise échevelée.

«En vérité,» dit l'empereur en parlant à ses chevaliers, «voilà bien ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.» L'emperière, bientôt appelée à voir ce tableau, en témoigna une honte extrême en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre à la dame de rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne à Rome qui ne vînt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait, malgré son dépit, s'empêcher de regarder amoureusement. Telle était l'indignation générale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les brûler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta d'engager l'empereur à les marier et à donner à la dame la charge de lavandière du palais. Le mariage fut donc célébré à deux jours de là; on leur donna dix livrées de terre et un logis près des degrés. La dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des ceintures, des aumônières, des chaperons de drap ornés d'oiseaux et de toute espèce de bêtes; elle amassa dans sa nouvelle condition de grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa d'aimer uniquement, jusqu'à sa mort; et quand, après dix ans, elle le perdit, elle demeura en viduité et ne voulut jamais entendre à d'autre amour.

Ainsi parvint Ipocras à se venger de la belle dame gauloise, et à prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilité de la femme. Dès lors il reprit son ancienne sérénité. Il consentit à visiter, à guérir les malades, et à faire l'agrément des dames et des demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait pas soit à l'empereur, soit à ceux qui se réclamaient de sa haute science.

C'est en ce temps-là qu'un chevalier, revenant à Rome après un grand voyage, se rendit au palais, où l'empereur, après l'avoir fait asseoir à sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. «Sire, de la terre de Galilée, où je vis faire les choses les plus merveilleuses à un homme de ce pays. C'est pourtant un pauvre hère; mais il faut avoir été témoin de ses œuvres pour y ajouter la moindre foi.—Voyons,» dit Ipocras, «racontez-nous ces grandes merveilles.—Sire, il fait voir les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les boiteux.—Oh!» fit Ipocras, «tout cela, je le puis faire aussi bien que lui.—Il fait plus encore: il donne de l'entendement à ceux qui en étaient privés.—Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.—Mais voilà ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir de mort à vie un homme qui durant trois jours avait été dans le tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva mieux portant qu'il n'avait jamais été.»

«Au nom de Dieu,» dit Ipocras, «s'il a fait ce que vous contez là, il faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais parlé.—Comment,» dit l'empereur, «l'appelle-t-on?—Sire, on l'appelle Jésus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne soit un grand prophète.—Puisqu'il en est ainsi», dit Ipocras, «je n'aurai pas de repos avant d'être allé en Galilée pour le voir de mes propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si j'en sais plus que lui, je prétends qu'il soit le mien.»