Le jour même où ces images furent découvertes, l'empereur prit Ipocras par la main et le conduisit aux fenêtres de son palais d'où l'on pouvait voir le pilier. «Quelles sont,» dit Ipocras, «ces deux images?—Vous pouvez bien le voir,» répond l'empereur; «vous savez assez de lettres pour lire celles qui sont là tracées.—Elles sont bien éloignées,» dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les lettres. Il les vit retournées, mais n'en reconnut pas moins ce qu'elles signifiaient. «Sire,» dit-il à l'empereur, «vous auriez bien pu, sauf votre grâce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont coûté grand, et peu valent. Mon véritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit la vieille sentence: Qui à prud'homme s'accompagne est assez payé de son service.»
Dans le temps qu'Ipocras était en si grand honneur à Rome, une dame, née des parties de Gaule, vint séjourner dans cette noble ville. Elle était d'une grande beauté; tout annonçait en elle une naissance illustre. Elle serait venue pour épouser l'empereur, qu'elle n'eût pas porté des vêtements plus riches et mieux assortis à sa personne. L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle fût de son hôtel, qu'elle prît de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre, et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait déjà depuis quelque temps à Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et quelques autres chevaliers de la cour s'arrêtèrent devant sa chambre. Dès qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images étaient décorées, vinrent retomber sur son visage et l'éblouirent au point de l'empêcher de voir l'empereur. À quelques moments de là, voulant savoir ce qui l'avait ainsi éblouie, elle aperçut les deux images sur le pilier; on lui dit que c'était Gaius, le neveu de l'empereur, et celui qui avait ramené Gaius de mort à vie, c'est-à-dire Ipocras, le plus sage des philosophes. «Oh!» reprit-elle, «celui-là qui peut ramener un homme de mort à vie n'est pas encore né. Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en faire le plus grand fou de la ville.»
Le mot fut rapporté à Ipocras, qui le prit en dédain, parce qu'il avait été dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parlé.—«Je vous la montrerai demain, quand nous irons faire nos prières au Temple.» De son côté, la dame, à partir de ce jour, prit un plus grand soin de se parer, pour arrêter plus sûrement les regards d'Ipocras.
Le lendemain, à heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placèrent aux siéges réservés des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beauté de son visage et de ses vêtements. L'empereur alors faisant un signe à Ipocras: «La voilà,» dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame à l'aller et au retour; elle, en passant devant leurs siéges, jeta sur lui à la dérobée un regard doux et amoureux; puis, revenue à sa place, elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitôt troublé, surpris et enflammé. À la fin du service, il eut grand'peine à regagner son hôtel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans manger, le cœur gonflé, les yeux remplis de larmes, et tellement confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en révéler la cause.
Toute la ville de Rome fut consternée en apprenant que le grand philosophe était atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait guérir. Son hôtel était constamment rempli des gens qui venaient demander s'il n'y avait aucune espérance de le sauver. Un jour toutes les dames de la cour se réunirent pour aller le voir, et du nombre se trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il les eut toutes remerciées de leur visite, et qu'elles commencèrent à prendre congé, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler un instant seul à seule. Elle se douta déjà de son intention, et revenant près de son lit: «Ipocras, beau doux ami,» lui dit-elle, «est-il vrai que vous désiriez me parler? Je suis prête à faire tout ce qu'il vous plaira de demander.—Ah! dame,» répondit Ipocras, «je n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tôt. Je meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brûlé. Et si je ne vous ai entre mes bras, comme amant pouvant tout réclamer de son amie, je n'éviterai pas de mourir.—Que dites-vous là?» répond la dame, «mieux vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi, à la condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez, tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien vous refuser.—Grand merci, dame: pensez à votre promesse, quand vous me reverrez à la cour.»
Elle sortit, et Ipocras, à partir de ce moment, revint en couleur, en bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la guérison du grand philosophe se répandît dans toute la ville. Il reparut à la cour, et Dieu sait l'accueil et la belle chère qu'on lui fit; mais personne ne le reçut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux créneaux auxquels une longue et forte corde était attachée. «Voyez-vous cette corde, bel ami?» dit-elle.—«Oui.—Savez-vous quel est son usage? Nullement.—Je vais vous le dire. Dans une des chambres de la tour où nous sommes est enfermé Glaucus, le fils du roi de Babylone. On ne veut pas que sa porte soit jamais ouverte: quand il doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez attachée près de la terre, et on la fait monter jusqu'à la petite fenêtre qui répond à sa chambre. Beau très-doux ami, écoutez-moi bien; si vous souhaitez faire de moi votre volonté, vous viendrez devant la fenêtre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: dès qu'il fera nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde jusqu'à nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous serez monté, et nous continuerons à nous voir aussi souvent qu'il nous plaira.»
Ipocras, loin d'entendre malice à ces paroles, remercia grandement la dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitôt que la nuit serait venue, et que l'empereur serait couché. Mais il arrive trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait détourner les yeux du solier où reposait la dame qu'il devait visiter, et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents cornèrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun portait honneur: car il était beau bachelier, le teint brun et amoureux, agréable en paroles, et toujours vêtu de belles robes. Il but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant que jamais, comme celui qui comptait avoir bientôt joie et liesse de sa mie. Au sortir de table, l'empereur annonça qu'il irait le lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure, tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'ébatre avec elles jusqu'au moment où chacun prit congé pour aller reposer. Minuit arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se leva, se chaussa, se vêtit et s'en vint doucement au corbillon. La dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre: elles tirèrent la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer; puis elles continuèrent à tirer, si bien que, le corbillon s'éleva plus de deux lances au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent: «Tenez-vous en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.»
Or ce corbillon n'était pas là pour transporter les denrées au fils du roi de Babylone: il servait à exposer les malfaiteurs avant d'en faire justice, comme les piloris établis aujourd'hui dans les bonnes villes. On peut juger quelles furent la douleur et la confusion d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi trompé. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain jusqu'à vêpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien de toute la ville. Dès que le jour fut levé, et qu'on aperçut le corbillon empli: «Allons voir,» se dit-on l'un l'autre, «allons voir quel est le malfaiteur qu'on a exposé, si c'est un voleur ou bien un meurtrier.» Et quand on reconnut que c'était Ipocras, le sage philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. «Eh quoi! c'est Ipocras!—Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mériter si grande honte?»—On avertit les sénateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison. «L'empereur,» disait-on, «n'a pu ordonner cela; il aimait trop Ipocras; il sera très-courroucé en apprenant qu'on l'a si indignement traité: il faut descendre la corbeille.—Non,» disaient les autres, «encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands services qu'Ipocras a rendus à lui et à tant d'autres bonnes gens de la ville.»
Ainsi parlaient petits et grands autour de la corbeille, si haut levée qu'une pelote la mieux lancée n'aurait pu l'atteindre. Pour Ipocras, il avait remonté son chaperon, et se tenait si profondément pensif qu'il se fût laissé volontiers tomber, sans l'espoir qu'il gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperçut le corbillon, et demanda quel était le malfaiteur qu'on y avait exposé. «Eh! Sire, ne le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous qui avez ordonné de le punir ainsi?—Moi, puissants dieux! avez-vous pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur à lui, je le ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amène Ipocras.»
Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut au-devant et lui jetant les bras au cou: «Ah! mon cher Ipocras, qui vous a pu faire une pareille honte?—Sire,» répondit-il tristement, «je ne sais, et, quand je le connaîtrais, je ne saurais dire pourquoi. Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.» Quelque soin que prît l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put y parvenir; Ipocras, évitant avec grand soin de parler de rien qui pût rappeler sa triste aventure.