Ils ne manquèrent pas de se mettre à genoux, et d'implorer à chaudes larmes la protection céleste. Le matin du quatrième jour, leur nef fut poussée contre une île hérissée de rochers et se fendit en quatre morceaux. Des quatre messagers, deux furent noyés, les deux autres gagnèrent les rochers qui bordaient cette île. Pour la demoiselle, elle se soutenait sur une planche en implorant la pitié de ses compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-même, ôta ses vêtements, s'élança vers elle à la nage, et la traîna jusqu'à l'endroit qui les avait recueillis.

Alors ils regardèrent de tous côtés et aperçurent à la droite de la roche un petit sentier qui conduisait à la cime d'une montagne fermée par les rochers du rivage opposé. À mesure qu'ils avançaient, ils découvraient de bonnes terres, des vergers, des jardins depuis longtemps incultes; puis un château grand et fort à merveille, bien que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte démantelée s'élevait un palais ruiné, mais somptueux, construit en marbre de couleurs variées, dont plusieurs piliers étaient encore debout. Quel prince avait possédé, quel maître avait pu construire un si merveilleux édifice? En regardant de tous côtés, ils découvrirent, sous un portique de marbre incrusté d'or, d'argent et d'agate, un lit, le plus riche du monde, dont les quatre pieds étaient émaillés et couverts de pierres précieuses. Sous le lit avait été déposée une tombe d'ivoire ornée de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en lettres d'or: Ci-gît Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut trompé et mis à mort, par l'engin et la malice des femmes.

L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être grandement renommé; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous lieux le bruit de sa science incomparable.

C'était au temps de l'empereur Augustus César. Ipocras en entrant dans Rome fut étonné de voir tout le monde en deuil, comme si chacun des citoyens eût perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les degrés du palais; il l'arrête par le giron et la prie de lui apprendre la cause d'une si grande douleur: «C'est,» lui répond cette demoiselle, «que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre héritier, et Rome fait à sa mort la plus grande perte du monde, car c'était un très-bon et très-beau jeune homme, bien enseigné, large aumônier envers les pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.—Où est le corps?» demanda Ipocras.—«Dans la salle de l'empereur.»

Si l'âme, pensa Ipocras, n'est pas encore partie, je saurai bien la faire demeurer. Il monte les degrés du palais, et trouve à l'entrée de la chambre une foule qui ne semblait pas permettre de passer outre. Toutefois il rejette en arrière le capuchon de son manteau, enfonce son chapeau «de bonnet[91],» pousse et se glisse tellement entre les uns et les autres qu'il arrive au lit du jeune Gaius. Il le regarde, pose sa main sur la poitrine, sur les tempes, puis sur le bras à l'endroit du pouls: «Je demande,» dit-il, «à parler à l'empereur.»

L'empereur arrive: «Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre neveu sain et guéri?—Tout ce que vous demanderez. Vous serez à jamais mon ami, mon maître.—En prenez-vous l'engagement?—Oui, sauf mon honneur.—Oh! quant à votre honneur,» répond Ipocras, «vous n'avez rien à craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.»

Alors il tira de son aumônière une herbe qu'il détrempa dans la liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant ouvrir les fenêtres, il desserra les dents de Gaius avec son petit canivet, et fit pénétrer dans la bouche tout ce qu'il put de son breuvage. Aussitôt l'enfant commence à se plaindre et entr'ouvre les yeux; il demande à voix basse où il était. Qu'on juge de la joie de l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut aussi sain, aussi bien portant qu'il eût jamais été.

Dès ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les malades venaient à lui et s'en retournaient guéris. Il parcourut les environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous ceux qui réclamèrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire, mais on le comblait de présents, si bien qu'il devint très-riche. Ce fut en vain que l'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il répondit qu'il n'avait rien à souhaiter s'il avait son amour. Seulement il consentit à vivre au pain, au vin et à la viande de l'empereur, et à recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas au cœur de César Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour reconnaître ce qu'Ipocras avait fait pour lui.

Il fit élever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la plus haute tour, et par son ordre on plaça au sommet deux images de pierre, représentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche, Ipocras tenait une tablette sur laquelle était écrit en grandes lettres d'or:

C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort à vie le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image.