Nous laisserons Nascien dans l'île Tournoyante, et nous vous parlerons de son fils.

Célidoine était né sous les plus heureuses influences célestes. Le soleil était en plein midi quand sa mère l'avait mis au monde; aussitôt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c'est-à-dire, donné par le ciel.

Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le même souterrain que son père, avait été délivré d'une façon non moins miraculeuse. Après l'enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le tyran avait ordonné que l'on précipitât Célidoine du sommet de la plus haute tour d'Orbérique: à peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un nuage l'arrêtèrent et le transportèrent au loin. C'est à quelques jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer.

Les traversées de Célidoine offrent moins d'incidents que celles de Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l'avaient enlevé le conduisent dans une île lointaine où vient aborder le roi de Perse Label, dont il explique les songes multipliés, dont il prédit la mort prochaine et qu'il décide à recevoir le baptême, la veille de sa mort. Puis, abandonné dans une légère nacelle à la merci des flots par les Persans qui lui reprochaient d'avoir converti leur souverain, il fait rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis d'entrer et qui le conduit dans l'île Tournoyante où il retrouve son père Nascien. Après s'être mutuellement raconté leurs aventures précédentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mène dans une autre île habitée par un cruel géant. Nascien, pour le combattre, va prendre l'épée de David, qu'il tire de son mystérieux fourreau; mais aussitôt la poignée s'en détache et la lame tombe à terre devant lui. Il reconnaît alors qu'il a témérairement agi en voulant se servir de l'arme destinée au dernier de ses descendants; puis, apercevant une autre épée couchée près de la première, il la prend, va combattre le géant et le frappe d'un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonnée à la volonté céleste, jusqu'à ce qu'ils rencontrent la nacelle du roi Mordrain qui, en rapprochant de l'épée de David la poignée que Nascien en avait séparée, voit les deux parties se rejoindre comme elles étaient auparavant[89]. Puis une voix leur ordonne de quitter sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle qui leur avait amené le roi Mordrain. Nascien, plus irrésolu que les deux autres, sent une épée flamboyante descendre sur son épaule gauche et y faire une large et douloureuse ouverture. «C'est,» dit une voix «la punition de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l'épée de David.» La douleur contraignit Nascien de tomber à terre, mais ne put lui arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure était un nouveau témoignage de l'amour que Dieu lui portait, puisqu'il le punissait en ce monde au lieu de lui préparer une seconde vie éternellement malheureuse.

Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de Sarras après l'éloignement de leurs époux.

IV.
VOYAGE DES MESSAGERS EN QUÊTE DE MORDRAIN, DE NASCIEN ET DE CÉLIDOINE.

La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut, on peut le croire, un grand sujet d'étonnement pour la bonne et belle duchesse Flégétine. Nascien son époux lui apparut bientôt en songe, pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les réunir un jour et établir leur postérité dans une contrée lointaine, vers Occident. La dame prit aussitôt la résolution de quitter sa ville d'Orbérique et de suivre pour sa quête la direction assez vague que la vision lui avait indiquée. Elle venait de partir, accompagnée d'un vavasseur loyal, quand la reine Sarracinthe, écoutant une impulsion analogue, chargeait cinq fidèles sergents d'entreprendre un autre voyage en quête de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui devait, à l'occasion, leur servir de lettres de créance, et où se trouvaient indiqués le but de leur voyage et l'histoire des épreuves subies par le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine.

Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers Égypte, et arrivèrent dans la ville de Coquehan, patrie de l'aïeul de la bonne dame Marie l'Égyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route, et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de Grèce, ils revinrent sur leurs pas et entrèrent dans Alexandrie, où ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la chaleur excessive du climat.

Sur le rivage ils aperçurent une nef qui semblait abandonnée. Grande fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardèrent çà et là, et découvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? «Seigneurs,» leur dit-elle, «si vous promettez de m'épargner, je vous le dirai: les gens que vous voyez étaient sujets du roi Label, mon père; il prit envie, il y a quelque temps, au roi Ménélau, un de mes oncles, d'aller voir son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps était en guerre avec lui, ayant avis de son départ, fit équiper un grand nombre de nefs et vint croiser et attaquer la nôtre. Le combat fut long et des plus acharnés, mais il fallut céder au nombre; mon oncle mourut les armes à la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le même sort; c'est eux dont les corps sont étendus devant vous. Par une sorte de compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant désiré perdre me fut laissée. C'est à vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me faire mourir.»

Les messagers furent touchés de ce récit, mais résolurent de profiter de la nef pour continuer leur quête. Ils demandèrent à la fille du roi Label s'il lui conviendrait de les accompagner. La demoiselle répondit que, s'ils s'engageaient à ne pas lui faire de honte, elle les suivrait volontiers partout où il leur plairait d'aller. Leur premier soin fut d'aviser au moyen de débarrasser la nef de tous les cadavres, et de les mettre à l'abri de la dent des ours et des lions. Aidés par les gens du pays, ils creusèrent une large fosse où furent déposés les deux cents corps; on les recouvrit d'une large pierre avec cette inscription: Ci-gisent les gens de Label, tués par ceux de Tarse; les messagers en quête de Nascien les ensevelirent par un pieux respect de leur humanité[90]. Ils garnirent ensuite la nef de tout ce qui pouvait les soutenir durant une traversée aussi aventureuse; mais vainement cherchèrent-ils un pilote: la nuit venue, ils s'endormirent tous dans la nef. Comme les voiles étaient restées tendues, voilà qu'un souffle puissant ébranla le vaisseau, le poussa en pleine mer, si bien que le lendemain, au réveil, ils n'aperçurent plus le rivage et se trouvèrent sans maître et sans pilote, voguant aussi rapidement que l'émerillon quand on le poursuit ou qu'il poursuit une proie.