Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en six mois. La dame alors: «Sire, puisque ce chevalier doit passer en prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres armes, et qu'il porterait en votre remembrance.—«Où trouver une telle arme?» demanda Salomon.—«Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que vous avez fait bâtir en l'honneur de Jésus-Christ, l'épée du roi David, votre père. C'est la meilleure et la plus précieuse qu'on ait jamais forgée: prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde. Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous ferez une poignée d'un mélange de pierres précieuses tellement subtil que personne ne puisse distinguer l'une de l'autre, ni douter qu'elle ne soit faite d'une matière unique. La poignée, le fourreau, répondront à l'excellence de l'épée. Et quant aux renges, je me réserve le soin de les fournir.»
Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple l'épée de David, en fabriqua lui-même la poignée; mais, au lieu de fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule qui réunissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant alors l'épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu'il était parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait possédé une arme pareille. «Plaise à Dieu maintenant,» s'écria-t-il, «que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être aussitôt puni!—Salomon,» dit alors une voix, «ton désir sera exaucé. Nul ne tirera cette épée qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce n'est celui auquel elle est destinée.»
Restait à tracer sur l'épée les lettres qui devaient la faire distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta. Elles étaient laides, misérables, faites de chanvre si mal lié qu'on ne pouvait y suspendre l'épée sans que bientôt elle ne dût s'en détacher. «Y pensez-vous?» dit Salomon; «jamais la plus vile épée ne tint à d'aussi viles renges.—C'est pour cela que j'entends les joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus dignes de la soutenir. Et l'on reconnaîtra ici l'influence des deux femmes dont je vous entends parler; car, de même que la Vierge bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde.» Plus la dame parlait, et plus Salomon s'émerveillait de la subtilité de son esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme on a vu, la couronne et l'épée du roi David.
Mais la dame aperçut qu'il manquait encore quelque chose à la perfection de l'œuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre de vie sous lequel Abel avait été tué: «Vous voyez,» leur dit-elle, «cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres verts; vous allez en couper trois fuseaux, l'un vermeil, l'autre vert et l'autre blanc.» Les charpentiers hésitèrent, parce que, jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher à la première de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils l'entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coupé! Ils n'osaient continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame. Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a vu: «Sachez,» dit la dame, «que personne ne verra ces trois fuseaux sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d'Abel.» Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient tranché les fuseaux étaient frappés d'aveuglement. Salomon accusa justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où ces lignes étaient tracées:
«Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilité des femmes. Rien n'est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton sens ni ta prouesse ne t'empêcheront pas d'être trompé.»
Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l'épée, enfin l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire. Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable signification de l'œuvre; la voix céleste crut devoir le lui révéler dans un songe: «Cette nef,» dit-elle, représentera ma nouvelle maison et sera l'image de l'Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si l'on n'est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des outrages que l'on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un rivage à un autre rivage; la nef de sainte Église est destinée à soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port de salut, qui est le ciel.»
Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs gens.
Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la voyant si belle et si remplie de précieux objets; mais il fut retenu par une voix qui lui cria: «Arrête, si tu ne veux mourir; laisse la nef flotter à l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'être rencontrée par celui qui doit en découvrir tous les mystères.»
Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit bientôt dans le lointain.
Telle était donc la nef qui s'était arrêtée devant l'île Tournoyante où le duc Nascien venait d'être transporté. Sa grande foi lui avait permis d'y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l'épée. Mais il ne put conserver jusqu'à la fin sa robuste créance, et, à la vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur primitive du bois qui les avait fournis: «Non,» dit-il, «je ne puis me persuader que tant de merveilles soient réelles: il faut qu'il y ait ici quelque chose de mensonger.» À peine eut-il prononcé ces mots que la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer. Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de nager, il regagna l'île Tournoyante, d'où il était passé dans la nef: alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi sa route.