La beauté, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient à se reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux qu'ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'était, dit la sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d'une œuvre aussi vilaine, l'homme ici n'étant pas moins honteux que la femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d'aller au delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il avait la ferme volonté de former l'humain lignage et de lui donner la place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil, il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir l'un l'autre.
Étonnés de cette obscurité soudaine, qu'ils attribuèrent à la bonté de Dieu, ils s'appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent, se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils sentirent quelque allégement de leur péché; Adam avait engendré, Ève avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son créateur ce qu'il lui devait.
Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait été jusque-là d'une blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prés. Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la conception d'Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits.
Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu'au temps où Abel devint pour son frère Caïn un objet de haine et de jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du manoir de son père, et près de l'arbre de vie enlevé du Paradis terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea à se reposer sous l'ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit venir Caïn, et se levant aussitôt: «Soyez le bienvenu, mon frère!» dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant à se rasseoir; mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et ce fut un autre jour de vendredi qu'il reçut la mort.
Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit entièrement vermeil, en mémoire du sang qu'il avait vu répandre. Il ne produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pût voir.
Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception d'Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l'arbre vermeil, unique de sa couleur et nommé d'abord arbre de mort, puis arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres, disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leur beauté, à l'époque du déluge; ils conservaient encore leur premier éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d'homme; il savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement des étoiles, de la vertu des pierres précieuses; et cependant il fut tellement aveuglé et déçu par la beauté d'une femme, qu'il en oublia ce qu'il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que toute la science de l'homme ne saurait empêcher la femme de le décevoir, quand elle en a pris la résolution; et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais à partir du commencement du monde.
Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles: «J'ai fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habitées; je n'ai pas rencontré une prude femme.» Le soir même où il avait écrit cela, il entendit une voix céleste qui dit: «Salomon, ne prends pas en tel dédain les femmes; si le mal vint d'abord par la première dans le monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils n'avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessure faite par la femme. Et c'est de ton lignage que la guérison viendra.»
Cette vision le fit repentir de ce qu'il avait dit et pensé à la honte des femmes. Il se mit alors à chercher, à consulter toutes les écritures, et parvint enfin à pressentir la venue de la bonne sainte Marie, dans le sein virginal de laquelle devait être conçu l'Homme-Dieu. Il se réjouit en pensant que cette dame bienheureuse appartiendrait à son lignage, mais un seul doute lui restait: serait-elle la dernière de sa postérité? La nuit suivante, une voix lui vint ôter ses inquiétudes: «Salomon,» dit-elle, «longtemps après la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera en sainteté de mœurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui auront été ou seront avant ou après lui. Le soleil n'efface pas mieux les rayons de la lune, Josué, ton serourge, n'est pas plus au-dessus de tous les autres chevaliers de ton temps[88], que celui-ci n'effacera et ne surmontera la bonté, la prouesse de tous les chevaliers de tous les siècles.»
Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que l'avénement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir que sa venue avait été prévue et pressentie! Il rêvait jour et nuit à cela, si bien que sa femme s'aperçut de ses préoccupations; elle en prit ombrage, pensant qu'il avait peut-être découvert quelqu'une de ses ruses et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux disposé, plus enjoué que d'ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues rêveries. Salomon savait que nul homme n'était capable de résoudre la difficulté qui le tourmentait; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc toute sa pensée, ce qu'il avait deviné, et ce que la voix céleste lui avait appris; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et connu le temps de son avénement.
«Sire,» fait alors la dame, «je vous demande trois jours pour penser à ce que vous m'avez dit.» Et, la troisième nuit venue: «J'ai,» dit-elle, «longuement cherché comment le dernier chevalier de votre lignage pourrait savoir que vous avez prévu son avénement, et voici le moyen que j'ai trouvé: vous manderez tous les charpentiers de votre royaume; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront cette nef, je me chargerai du reste.»