Nascien réfléchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute sur la vraie créance; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs rideaux blancs qu'il souleva: ils entouraient un lit beau, grand et riche. Sur le chevet était posée une couronne d'or; aux pieds, une épée qui jetait grande clarté, étendue en travers du lit et à demi tirée du fourreau. La poignée était faite d'une pierre qui semblait offrir la réunion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs avait, ainsi qu'on le dira plus tard, une vertu particulière. La poignée de l'épée[87] était faite de deux côtes, fournies l'une par le serpent nommé Palaguste, qu'on trouve surtout dans le pays de Calédonie: quand on la touche, on devient insensible à l'ardeur du soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L'autre côte venait d'un poisson de grandeur médiocre, nommé Cortenans, et qu'on trouve dans le fleuve d'Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitôt les sujets qu'il avait eus jusque-là de tristesse ou de joie, pour être tout entier à la pensée qui lui avait fait saisir l'épée. Le drap vermeil sur lequel cette épée était placée laissait voir des lettres qui disaient: Je suis merveilleuse à voir, plus merveilleuse à connaître. Le privilége de m'employer n'appartiendra qu'à un seul, lequel surpassera en bonté tous les autres hommes qui sont nés ou à naître.
Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la lame; elles disaient: Que nul ne soit assez hardi pour achever de me tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni de sa témérité par une mort soudaine.
Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la véritable matière. Il était de la couleur d'une feuille de rose, et portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes ou renges qui tenaient le fourreau, elles étaient tout à fait indignes d'un si noble emploi; on eût dit de la mauvaise étoupe de chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'épée, on n'aurait pas manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le fourreau:
Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes; et tant qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas à craindre d'être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges; il attirera sur lui les plus grandes calamités. Il n'est réservé de les changer qu'à la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera le plus. Elle nous donnera, à l'épée et à moi, le vrai nom qui nous appartient.
Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l'épée étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre sens. Il vit qu'elle était de couleur de sang, et qu'on lisait sur la partie que le fourreau n'enfermait pas: Qui plus me prisera aura le plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première fois.
Tels étaient donc le lit, la couronne, l'épée et ses renges. Mais il y avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus merveilleuse. Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du côté opposé s'en trouvait un autre dressé de la même manière. Un troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le second vermeil comme sang; on eût dit le troisième fait de la plus belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l'invention humaine. Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est à propos d'en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous écartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agréable à entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle de la nef.
Quand Ève la pécheresse, prêtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi, eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa le rameau entre les mains d'Ève, qui le garda sans y penser, comme il arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que leur nature fut transformée: ils se regardèrent, rougirent à la vue de leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties honteuses.
Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du paradis, elle le regarda; il était du plus beau vert, et, comme il venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y pleurer sa désobéissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de boîte où l'on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en terre, et se promit de ne pas l'oublier.
La tige crût aussitôt et prit racine; mais nous devons le dire: tant qu'Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de réparation, et lui représentait la postérité qu'elle devait avoir. Dans l'état où Dieu l'avait créée et mise dans le Paradis, elle devait demeurer vierge, n'étant pas vouée à la mort; mais, après sa chute et celle d'Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle; et, le rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en disant: «Ne vous désolez pas; vous n'avez pas à jamais perdu l'héritage dont nous vous avons privés.» Maintenant, si l'on demande pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme dut le retenir, parce que par elle était la vie perdue, et par elle devait-elle être recouvrée.
Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu'entre virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don qui appartient à toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel; la seconde est une haute vertu propre à celles qui n'ont jamais eu le moindre désir de cet assemblage, telle qu'Ève était encore, le jour qu'elle fut chassée du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre.