Telles furent les aventures du roi Évalac devenu Mordrain, jusqu'au jour où il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous reviendrons à lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes épreuves réservées à Nascien son serourge, à Saracinthe sa femme, à Célidoine son neveu. Le récit en est fort long dans le roman; nous l'abrégerons, autant que nous le pourrons sans nuire à la clarté de l'ensemble de la composition.

III.
AVENTURES DE NASCIEN.—L'ÎLE TOURNOYANTE.—LA NEF DE SALOMON.

On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils, l'aimable Célidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien, favorisé d'un songe prophétique, vit une main entr'ouvrir la voûte de son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize journées de sa ville d'Orbérique, dans une île que nous allons décrire. À quelque temps de là, l'impie Calafer fut lui-même foudroyé, après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort qu'il lui réservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux où la main mystérieuse vient de le déposer.

C'était une île située au milieu de la mer d'Occident; les gens du pays l'appelaient l'île Tournoyante, et ce n'était pas sans raison, ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement de paroles, et l'on n'en garderait qu'une idée confuse; mais dans ce livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte.

Avant le commencement de toutes choses, les quatre éléments confondus n'étaient qu'une masse inerte et sans forme arrêtée. Le fondateur du monde[84] disposa d'abord le ciel, dont il fit le séjour du feu, la voûte et la dernière limite de l'univers. Entre le feu, qui de sa nature est extrêmement léger, et la terre, qui est extrêmement lourde, il plaça l'air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour recueillir les eaux. Mais, avant cette séparation, chacun des éléments, en luttant et en se pénétrant, avait perdu quelque chose de ses propriétés naturelles; c'était une sorte de rouille, d'écume ou de scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquième substance de tout ce que les autres avaient rejeté. Or l'harmonie établie par le divin Créateur aurait été troublée, si l'on n'avait pu se débarrasser de ce fâcheux résidu.

Et comme cette masse, où se confondait la légèreté de l'air et du feu avec la pesanteur, la froideur de l'eau et de la terre, se trouvait également repoussée par la terre et par le ciel, en faisant d'inutiles efforts pour se rattacher à l'un ou à l'autre, il lui arriva de planer un jour sur la mer d'Occident, entre l'île Onagrine et le port au Tigre. Là se rencontre une énorme masse d'aimant, et l'on sait que l'aimant a la propriété d'attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute résistance de la part du résidu des autres éléments; si bien que, l'air et le feu tendant à s'élever, l'eau à s'étendre, la terre à s'abaisser et la rouille ferrugineuse à suivre l'aimant, il résulta de ces efforts contraires une sorte d'état stationnaire pour la masse, et d'agitation pour ses diverses parties. Retenue par l'aimant, elle pivota sur elle-même, d'après les évolutions du ciel et des constellations. Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple élément, igné, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamnée à une sorte de tourmente perpétuelle. Voilà pourquoi ce rebut des Éléments avait reçu le nom de l'île Tournoyante. Sa longueur n'était pas moindre de douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze stades. Le stade est la seizième partie d'une lieue[85]; l'île Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur quatre-vingt-sept de longueur.

Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'île Tournoyante ne fût encore d'une plus grande étendue; il se contente d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui s'écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par Jésus-Christ lui-même, c'est-à-dire par la source de toutes les vérités? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit la digne oraison de la Patenôtre; il la traça de son pouce sur la pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme adultère, il écrivit sur le sable: «Que celui de vous tous qui est sans péché lui jette la première pierre.» Puis, un instant après, il ajouta: «Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre!» Comme s'il eût écrit: «Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre!»

Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez téméraire pour dire que Jésus-Christ, tant qu'il fut enveloppé des liens de la chair humaine, ait écrit autre chose. Mais, depuis sa résurrection, il écrivit le Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui révoquerait en doute ce qu'on lit dans une histoire tracée de la propre main du Fils de Dieu, quand il eut dépouillé le corps mortel et revêtu la céleste majesté[86].

Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage; alors il s'étonna de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par lui-même si la beauté de l'intérieur répondait à celle du dehors. Mais il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était:

Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il n'y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point, n'espère jamais de moi le moindre secours.