Tournant alors ses regards vers Galerne[82], il vit approcher une seconde nef, richement équipée; les voiles en étaient noires ainsi que tous les agrès; elle semblait avancer d'elle-même et sans aucun secours. Quant elle eut touché le bord de la roche, une femme se leva, dont la beauté lui parut des plus merveilleuses. Comme il lui eut donné la bienvenue: «Je l'ai,» répondit la belle dame, «puisque je trouve enfin l'homme que je cherchais. Oui, j'ai désiré t'entretenir, Évalac, depuis que je suis au monde. Laisse-moi te conduire, te faire connaître un lieu plus délicieux que tout ce que tu as jamais rêvé.—Grand merci, dame,» répondit Mordrain, «j'ignore comment je suis ici et dans quelle intention; mais je sais que j'en dois sortir par la volonté de celui qui m'y transporta.—Viens avec moi;» reprit la dame; «viens partager tout ce que je possède.—Dame, si riche que vous soyez, vous n'avez pas le pouvoir d'un homme qui passa naguère ici: vous ne pourriez comme lui faire d'un pauvre un riche, d'un insensé un sage. D'ailleurs, sans le signe de la croix, il m'a dit qu'on ne saurait rien faire de bien, et je ne le vois pas sur vos voiles.—Ah!» reprit la dame, «quelle erreur! Et tu le sais mieux que personne, puisque tu as éprouvé une infinité d'ennuis et de mécomptes, depuis que tu as pris cette nouvelle créance. Tu as renoncé à toutes les joies, à tous les plaisirs; souviens-toi des épouvantes de ton palais: Seraphe, ton serourge, en a perdu le sens et n'a plus que quelques jours à vivre.—Quoi! sauriez-vous d'aussi tristes nouvelles de Nascien?—Oui, je les sais; à l'instant même où tu fus enlevé, il a été mortellement frappé: il me serait pourtant aisé de te rendre tes domaines et ta couronne; il te suffirait de venir avec moi, pour éviter de mourir ici de faim. Je connais bien celui qui prétendait faire de noir blanc, et d'un méchant un prud'homme: c'est un enchanteur. Jadis il fut amoureux de moi: je ne l'écoutai pas, et sa jalousie lui fait chercher les moyens de priver mes amis des plaisirs que je leur offre.» Ces paroles firent une grande impression sur Mordrain; en la voyant instruite de ce qui lui était arrivé, il ne pouvait se défendre de croire un peu ce qu'elle annonçait. «Qu'as-tu donc à rêver?» lui dit encore la dame, «approche et laisse-toi conduire dans un lieu où tes vrais amis t'attendent. Mais hâte-toi, car je m'en vais.» Mordrain ne trouvait rien à répondre, n'osant ni résister ni condescendre à ce qu'elle lui demandait. Cependant la dame leva l'ancre et s'éloigna, disant à demi-voix: «Le meilleur arbre est celui qui porte des fruits tardifs.» Ces mots tirèrent Mordrain de sa rêverie; il releva la tête, vit les flots s'agiter, une horrible tempête s'élever, et la nef disparaître dans un tourbillon écumeux.
Comme il regrettait de n'avoir pas demandé à cette belle dame qui elle était et d'où elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa créance: il se représenta les richesses, les honneurs et les prospérités qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui l'accompagnaient depuis qu'il avait reçu le baptême, si bien que le trouble de son cœur le fit tomber presque en désespérance.
Pour comble d'épouvante, la mer fut battue d'une horrible tempête. Mordrain, dans la crainte d'être submergé par les flots déchaînés, gravit péniblement la roche jusqu'à l'entrée sombre de la caverne. Il voulait y entrer pour se mettre à couvert des vents, de la pluie et des vagues, quand il se sentit arrêté par une force invincible, comme si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit vint, il se crut engouffré dans un abîme sans fond; à force de souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calmée et que la pluie, la grêle et les vents se furent apaisés. Alors il fit le signe de la croix, s'inclina vers Orient, dans la direction de Jérusalem, et pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir à lui la nef et le bel homme qui l'avait une première fois visité.
Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il s'était laissé prendre à la beauté d'une femme. Il devait s'en rapporter, non pas à ses yeux, mais au cri de son cœur. Le cœur seul devait être interrogé, car les yeux sont la vue du corps, et le cœur seul est la vue de l'âme. «Cette femme qui t'a semblé si belle et si richement vêtue l'était cent fois davantage quand elle avait entrée dans ma maison; elle y avait tout à souhait, rien ne lui était refusé: je l'ai réellement beaucoup aimée; mais elle espéra devenir plus grande et plus puissante que moi-même. Son orgueil la perdit, je la chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche à se venger sur tous ceux auxquels j'accorde mes grâces particulières; tous les moyens lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux qu'elle-même.»
Après le départ du Saint-Esprit, car c'était Dieu lui-même, la belle femme revint, ou plutôt le démon qui avait pris cette forme. Elle sut encore ébranler un instant la foi de Mordrain en lui annonçant mensongèrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui découvrant les immenses richesses dont sa nef était remplie; mais elle ne le décida pas à la suivre. Le lendemain, Mordrain, exténué de faim et de lassitude, vit assez près de lui un pain noir qu'il se hâta de saisir. Comme il le portait avidement à ses lèvres, il entendit un immense bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se fussent réunis sur sa tête. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha le pain des mains. Il avait la tête d'un serpent noir et cornu, les yeux et les dents rouges comme charbons embrasés, le cou d'un dragon, la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une, placée au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effilé; l'autre, au milieu des reins, était blanche comme la neige et bruyante comme la tempête, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin l'extrémité de sa queue présentait une épée flamboyante capable de foudroyer tout ce qu'elle touchait.
Les docteurs disent que cet oiseau apparaît seulement dans le cas où le Seigneur veut inspirer au pécheur qu'il aime une épouvante salutaire. À son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la fuite, comme les ténèbres devant le soleil. Sa nature est de rester seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont conçus sans accouplement. Quand la mère a pondu trois œufs, elle sent en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire éclore, elle a recours à une pierre nommée piratite, que l'on trouve dans la vallée d'Ébron, et dont la propriété est d'échauffer et brûler tout ce qui vient à la frotter. Si elle est doucement touchée, elle retient sa chaleur première, et dès que l'oiseau l'a trouvée, il la lève avec précaution, la dépose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle embrase le nid et fasse éclore les œufs. Bientôt, enflammée par le mouvement qu'elle s'est donné, la mère est réduite dans une cendre que ses nouveau-nés dévorent à défaut d'autres aliments. Ils naissent deux mâles et une femelle: le désir de posséder la femelle rend les deux frères ennemis mortels. Ils s'attaquent, se déchirent et meurent des coups terribles qu'ils se sont mutuellement portés. Si bien que la femelle, restée seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui donne le nom de Serpelion.
Il est fâcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain bis. Mais à ces moments d'angoisse succédèrent des heures plus riantes: le roi, sans avoir mangé, se trouva parfaitement rassasié: le bel homme revint le visiter à plusieurs reprises, et pourtant ses exhortations ne l'empêchèrent pas de céder à une dernière séduction de la belle femme; mais il avait déjà tant souffert! Il se voyait transporté sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de se fendre et tomber avec fracas dans la mer; à la grêle la plus dure, à la gelée la plus rude, succédait une température embrasée; pas un abri contre les vents, la gelée, la grêle, les ardeurs plus insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme du monde. Il avait été inaccessible à tant de séductions. Les orages avaient cessé, la grande ardeur du jour était tombée, l'air était redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au châtelet de laquelle étaient suspendus deux écus; c'étaient, il n'en douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, à la façon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touché la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement vêtus; le premier chevalier qu'il aperçut était le frère de son sénéchal tué dans la dernière bataille d'Orcan. Le chevalier salua le roi: «Sire,» lui dit-il en pleurant, «j'apporte de tristes nouvelles: vous avez perdu le meilleur de vos amis, le duc Seraphe, votre serourge. Il est là, mort, dans cette nef.» En même temps il lui tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bière qui semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frère. Il tomba sans connaissance: quand il revint à lui, la Roche du Port périlleux était à si grande distance qu'à peine pouvait-il encore la distinguer comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empêcha pas de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et les femmes qu'il avait vus, la bière même et ce qu'elle contenait. Il demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port périlleux.
Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent réconforté de bonnes paroles: «Essuie tes larmes,» lui dit-il, «mais prépare-toi à de nouvelles épreuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'être réuni à Nascien, et ta délivrance suivra de près son arrivée. C'est l'esprit de mensonge qui t'annonçait sa mort; c'est le démon qui, sous la forme d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, était enfin parvenu à te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su t'armer fit disparaître les mauvais esprits. Garde-toi mieux à l'avenir de tels artifices.»
Le bel homme disparut, et la nef vogua sur les flots, pendant deux jours et deux nuits. Le troisième jour, Mordrain vit approcher un homme que deux oiseaux soutenaient à fleur d'eau; cet homme, en les abordant, fit sur la mer un grand signe de croix, puis de ses deux mains arrosa toutes les parties de la nef. «Mordrain,» dit-il, «apprends quel est ton gardien, de par Jésus-Christ. Je suis Saluste, celui qui te doit une belle église dans la ville de Sarras. L'Agneau me charge de te découvrir le sens du dernier songe que tu as fait, avant de quitter tes États. Tu vis jaillir de la poitrine de ton neveu un grand lac d'où sortaient huit fleuves également purs et limpides; puis un neuvième plus pur et plus grand que les autres. Un homme de la semblance du vrai Dieu crucifié entra dans ce lac, y lava ses pieds et ses bras. Du lac il passa dans les huit premiers fleuves, et, quand il vint au neuvième, il ôta le reste de ses vêtements, et s'y plongea tout-à-fait. Or le lac indique le fils qui naîtra de ton neveu, et que Dieu visitera toujours, en raison de ses bonnes pensées et de ses bonnes œuvres. De ce fils descendront en droite ligne et l'un de l'autre huit personnages héritiers de la bonté de leur premier auteur. Mais le neuvième l'emportera sur eux tous, en vertu, en mérite, en valeur, en grands faits d'armes; Jésus-Christ se baignera tout à fait dans ses œuvres: et si le songe t'a fait voir le Seigneur entièrement nu avant de se joindre à lui, c'est qu'il entend lui découvrir tous ses mystères, ne rien avoir de caché pour lui et lui permettre enfin de pénétrer tous les secrets du Graal[83].»
Saint Saluste, ayant ainsi parlé, disparut.