Après quelques jours de traversée, Josephe et ses compagnons abordèrent dans la Grande-Bretagne, où nous les prierons de nous attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain.
Il avait été, peu de jours après le départ de Josephe, visité par un nouveau songe qui lui exposa d'une façon très-claire pour nous, mais pour lui très-obscure, la destinée glorieuse des enfants qui devaient naître de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait vainement l'explication à ceux qui l'entouraient, voilà qu'une tempête effroyable ébranle le palais; il est pris aux cheveux par une main sortant d'un nuage, et transporté au milieu des mers sur une roche aiguë, située à dix-sept journées de Sarras. Grande fut la douleur des barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accusé de l'avoir tué, dans l'espoir de régner à sa place. Excités par un traître chevalier nommé Calafer, les barons saisirent Nascien et le jetèrent en prison, en lui déclarant qu'il n'en sortirait pas avant que le roi Mordrain ne leur fût rendu.
La roche aride sur laquelle celui-ci avait été déposé était appelée la Roche du Port périlleux. Elle se dressait au milieu de la mer, sur la ligne qui de la terre d'Égypte conduit directement à l'Irlande. Si loin que l'œil pouvait s'étendre, on apercevait à droite les côtes d'Espagne, à gauche les terres qui formaient la dernière ceinture de l'Océan. Quelques débris de constructions annonçaient pourtant que la Roche avait été jadis habitée. Elle avait en effet servi longtemps de repaire à un insigne brigand nommé Focart, qui sur la plus haute pointe avait fait dresser un château où pouvaient héberger vingt de ses compagnons; mais, comme ils étaient ordinairement trois ou quatre fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galères arrêtées sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de venir se reposer dans cet îlot, comme dans un port de salut. Mais les abords en étaient si dangereux que les bâtiments se brisaient contre les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient échapper soit à la fureur des flots, soit à celle des brigands, qui mettaient à mort ceux que la mer n'avait pas engloutis.
Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompée, empereur, passa de Grèce en Syrie, après avoir mis sous le joug de Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvais repaire de la Roche du Port périlleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et ne perdit pas un moment pour mettre en état de voguer une petite flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels écueils bordaient la Roche, et il sut les éviter en approchant à la nuit serrée. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et, donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galères, il entra lui-même dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille romaine. Mais les soldats de Pompée s'étaient munis de grands crocs, avec lesquels ils abordèrent les galères, l'épée à la main, et parvinrent à couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnées, et les brigands regagnèrent à grande peine la Roche, où les Romains les poursuivirent en tâtonnant çà et là. De la hauteur, Focart faisait tomber sur eux d'énormes poutres et d'autres débris de mâts qui tuèrent une partie des assaillants et contraignirent les autres à regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompée reprit l'offensive: malgré l'âpreté du lieu et les difficultés de la montée, les Romains forcèrent les brigands à chercher un refuge dans une caverne creusée sous leur château, et qu'ils fermèrent de toutes les planches et bruyères qu'ils avaient accumulés. Pompée y fit mettre le feu; alors, pour éviter d'être étouffés, Focart ordonna de verser de grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction opposée, contraignirent les Romains à reculer à leur tour. Les brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompée, forcés de reculer l'un sur l'autre, avaient peine à défendre leur vie. L'empereur Pompée seul ne quitta pas la place: revêtu de ses armes, il attendit Focart, s'élança la hache à la main sur lui, finit par l'abattre et lui trancher la tête. Cependant les Romains, honteux d'avoir un instant abandonné leur empereur, étaient revenus à la charge; les brigands ne leur opposèrent plus qu'une faible résistance. Tous furent mis à mort, leurs corps jetés à la mer, et, depuis ce temps, le Port périlleux cessa d'être l'effroi des navigateurs; mais son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne s'avisait d'y aborder.
Ce fut là peut-être le plus insigne exploit de Pompée: jamais il n'avait fait plus grande preuve de courage et d'intrépidité. L'histoire cependant n'en a pas parlé, parce que ce grand homme avait quelque honte des indignes ennemis qui lui avaient donné tant de peine à détruire[81]. En reprenant le chemin de Rome, il passa par Jérusalem, et ne craignit pas de faire du temple de Salomon l'étable de ses chevaux. Dans la cité sainte était alors un vieillard pieux et sage; ce fut le père du prêtre Siméon, qui devait plus tard recevoir la sainte Vierge quand elle présenta son Fils. Cet homme alla trouver Pompée et s'écria: «Malheur à moi qui ai vu les enfants de Dieu manger dehors, et les chiens assis à la table qui leur était préparée! Malheur à moi qui ai vu les lieux saints devenir des chambres privées à l'usage des porcs!» Puis, s'adressant à l'empereur: «Pompée,» lui dit-il, «on voit bien que tu as fréquenté Focart et que tu l'as choisi pour modèle; mais ton impiété a courroucé le Tout-Puissant, et tu sentiras le poids de sa vengeance.» À compter de ce jour, la victoire abandonna Pompée: il n'entra plus dans une seule ville qu'il n'en sortît honteusement; il ne livra plus de combats qu'il ne fût jeté hors des lices. Sa première gloire fut oubliée, et l'on ne se souvint plus que de ses revers.
Telle était donc la Roche du Port périlleux, sur laquelle le roi Mordrain avait été transporté. Plus il regardait autour de lui, plus il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout à coup il voit approcher une petite nef, d'une forme singulièrement agréable. Le mât, les voiles et les cordages étaient de la blancheur de la fleur de lis, et au-dessus de la nef était dressée une croix vermeille. Quand elle eut touché la roche, un nuage de délicieuses odeurs se répandit à l'entour et parvint jusqu'à Mordrain, déjà rassuré par la vue de la croix. Un homme de la plus excellente beauté se leva dans la nef, et demanda au roi qui il était, d'où il venait, et comment il se trouvait là. «Je suis chrétien,» répondit Mordrain, «mais j'ignore comment je me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre ce que vous êtes et ce que vous savez faire?—Je suis,» répondit l'inconnu, «ménestrel d'un métier qui n'a pas son pareil. Je sais faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi; je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au faible.»—«Voilà,» dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me direz-vous pas qui vous êtes?»—«Qui veut justement m'appeler me nomme Tout en tout.»
—«C'est,» dit Mordrain, «un beau nom; bien plus, il me semble par le signe dont votre nef est parée que vous êtes chrétien.—«Vous dites vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'œuvre parfaitement bonne. Ce signe vous assure contre tous les maux; malheur à qui s'accompagnerait d'une autre bannière; il ne pourrait venir de Dieu.»
Mordrain, en l'écoutant, sentait son corps pénétré de mille douceurs: il oubliait qu'il était privé depuis deux jours de toute nourriture. «Pourriez-vous m'apprendre,» lui dit-il, «si je dois être tiré d'ici ou y demeurer toute ma vie?—Eh quoi!» répondit l'inconnu, «n'as-tu pas ta créance en Jésus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie jamais ceux qui l'aiment? Il les chérit plus qu'ils ne s'aiment eux-mêmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiéter du lendemain?
«Ne fais pas comme ceux-là qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs pour avoir le temps de penser à moi, et s'il voulait s'occuper d'une si faible créature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi sont plus hérétiques que popelicans.»
Ces paroles jetèrent Mordrain dans une profonde et délicieuse rêverie. Quand il releva la tête, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas l'avoir assez regardé! car il ne doutait plus que ne ce fût un messager de Dieu ou Dieu lui-même.