Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par toutes les rues de la ville. «Voilà,» disait-il à la foule, «voilà les dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un seul Dieu en trois personnes!» Ensuite il demanda au diable son nom: «Je suis Ascalaphas, chargé de porter aux gens et de répandre dans le monde les méchants bruits, les fausses nouvelles.»
Tout n'était pas fini avec Ascalaphas. La plupart des habitants d'Orcan avaient accepté le baptême, les autres avaient résolu de quitter le pays pour s'y soustraire. Ils avaient pris un mauvais parti: à peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'ils tombèrent frappés de mort. Josephe, auquel on apprit cette nouvelle, accourut; le premier objet qu'il aperçut fut le démon qu'il venait de conjurer, et qui gambadait sur les corps de toutes ces victimes. «Regarde, Josephe,» criait Ascalaphas, «regarde comme je sais venger ton Dieu de ses ennemis!—Et qui t'en a donné le droit?—Jésus-Christ lui-même.—Tu as menti!» Disant ces mots, il courut à lui dans l'intention de le lier. Mais un ange au visage ardent lui ferma le passage et lui perça la cuisse d'une lance dont le fer demeura dans la plaie. «Cela,» dit-il, «t'apprendra à ne plus retarder le baptême des bonnes gens, pour aller au secours des ennemis de ma loi.» À douze jours de là, Nascien, curieux indiscret, voulut voir ce que contenait la sainte écuelle: il souleva la patène et comprit toutes les merveilles qui devaient advenir dans le pays choisi pour être le dépositaire de cette précieuse relique. Il fut puni d'un aveuglement subit. Mais l'ange qui avait blessé Josephe reparut et, prenant en main le fût de la lance dont le fer était demeuré dans la plaie, il l'approcha de Josephe, le posa sur le fer dont elle était séparée. De la plaie sortirent de grosses et nombreuses gouttes de sang: l'ange les recueillit, en humecta le bout du fût, et le rejoignit au fer, de façon qu'on ne put désormais deviner que l'arme eût été tronquée. Seulement, à l'entrée de la période aventureuse, on verra les gouttes de sang s'échapper de la lance, et l'arme ira blesser un autre homme du même lignage et de même vertu que Josephe. C'est là ce que la seconde partie du livre de Lancelot devra nous raconter. L'ange vint ensuite à Nascien, humecta ses yeux d'une certaine liqueur, et lui rendit la vue que son indiscrétion lui avait fait perdre[78].
Josephe, guéri de la plaie angélique, acheva la conversion de tous les gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou soixante-douze parents sortis avec lui de Jérusalem, il en sacra trentre-trois, comme évêques d'autant de cités dans ces deux contrées. Les autres, après avoir été ordonnés prêtres, furent dispersés dans les villes moins importantes.
Il découvrit ensuite les lieux où reposaient les corps de deux ermites à l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait dû sa conversion. Un livret conservé dans chacune des fosses disait, le premier: «Ci gist Saluste de Bethléem, le beau sergent de Jésus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune viande accommodée de la main des hommes.» Le second: «Ci gist Hermoines, de Tarse, qui vécut trentre-quatre ans et sept mois, sans changer une fois de souliers ni de vêtements.» Les deux corps furent transportés, l'un à Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet d'une dévotion que des miracles multipliés ne laissèrent pas ralentir.
Josephe eut ensuite à purifier le roi Mordrain, nouvellement converti, d'une dernière souillure qui avait résisté à l'eau du baptême. Ce prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa chambre une cellule réservée à certaine idole féminine dont il était épris. C'était, dit le roman, une image de beauté merveilleuse que le roi habillait lui-même des robes les plus riches. Dès que la reine Saracinthe était levée, il prenait une petite clef qui pénétrait dans une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet qu'elle écartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en permettant d'ouvrir une porte secrète. Le roi tirait alors à lui l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait, et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait impénétrable à tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester caché aux amis de Dieu. Il confessa son crime, fit venir la reine, son serourge et Josephe, puis, en leur présence, jeta l'idole dans les flammes en témoignant le plus grand repentir.
Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix céleste l'avertit de prendre congé du roi et d'emmener avec lui la plupart de ses compagnons pour aller prêcher la foi nouvelle chez les Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denrées venant à leur manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de Boron avait parlé le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici n'en font réellement qu'une, et l'hérésie se trouve parfaitement accentuée. On en va juger.
La voix dit à Joseph: «Fais mettre les nappes sur l'herbe fraîche: que ton peuple se place à l'entour. Quand ils seront disposés à manger, dis à ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois fois le tour de la nappe. Aussitôt ceux qui seront purs de cœur seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de même, chaque jour, à l'heure de Prime. Mais, dès qu'ils auront cédé au vilain péché de luxure, ils perdront la grâce d'où leur arrivait tant de délices. Quand tu auras ainsi établi le premier repas, tu iras vers ta femme Enigée, et tu la connaîtras charnellement. Elle concevra un fils qui recevra en baptême le non de Galaad le Fort. Il aura grande force et foi robuste: si bien qu'il prévaudra contre tous les mécréants de son temps.»
Joseph fit ce qui lui était commandé, et son fils, ceint d'une étole bénite, après avoir fait les trois tours vint s'asseoir à la droite de son père, mais en laissant entre deux l'intervalle d'une place. Puis il posa le vase couvert d'une patène et de cette toile fine que nous appelons corporal[79]. Tous furent aussitôt remplis de la grâce divine au point de n'avoir rien qu'il leur pût venir en pensée de désirer. Le repas achevé, Josephe replaça le Graal dans l'arche, comme il y était auparavant[80].
Le lendemain de ce grand jour, la voix dit à Josephe: «Va-t'en droit à la mer: il te faut aller habiter la terre promise à ta lignée: quand tu seras arrivé sur le rivage, à défaut de navire, tu avanceras le premier, étendras ta chemise en guise de nef: elle se développera en raison du nombre de ceux qui seront exempts de péché mortel.»
Josephe, arrivé sur le bord de la mer, ôta de son dos la chemise, et l'ayant étendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches, puis son père Joseph sur l'autre. Devant eux se placèrent Nascien et les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillèrent pas même la plante de leurs pieds. Enigée, Bron, Éliab et leurs douze enfants, montèrent sur le milieu de la chemise, qui s'étendit en proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple décida tous les autres, ils se trouvèrent ainsi au nombre de cent quarante-huit. Deux juifs à demi convertis, Moïse et Simon son père, bien que peu confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: à peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourèrent et que les autres gens demeurés sur le rivage eurent grand'peine à les recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils s'éloignèrent, malgré les prières de ceux qui étaient demeurés à terre, et qui les conjuraient d'attendre. «Ah! folles gens,» leur dit Josephe, «le péché de luxure vous a retardés. Vous n'êtes pas à la fin de vos peines; faites pénitence et méritez de nous rejoindre bientôt.»