Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.

Et comme il commençait à faire la séparation, tous les anges tombèrent à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que Notre-Seigneur dît à Josephe: «Qu'attends-tu maintenant? Reçois ce qui est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.» Josephe se mit à genoux, frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant, il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit, l'éleva, rendit grâces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice, but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de ses lèvres, transformé en véritable sang.

Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit l'un sur l'autre. Sur la patène se trouvaient plusieurs apparences de morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène, l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de tout le peuple, une voix dit: «Mon petit peuple nouvellement régénéré, j'apporte la rançon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut naître et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'œuvres et de pensées, et s'il n'a ferme créance.»

Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il reçut dignement le Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut congédié.

Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour. C'est à l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les grandes églises, un ministre désigné sous le nom de trésorier, chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.

II.
ÉVALAC, ROI DE SARRAS.—SERAPHE, SON SEROURGE.—THOLOMÉE SERASTE, ROI D'ÉGYPTE.—BAPTÊME D'ÉVALAC ET DE SERAPHE, SOUS LES NOMS DE MORDRAIN ET DE NASCIEN.—VOYAGE DE MORDRAIN.—L'ÎLE DU PORT PÉRILLEUX.

Le roi de Sarras, Évalac, était surnommé le Méconnu, parce qu'on ne savait rien de sa famille et de sa patrie. Il en avait fait mystère à tout le monde; aussi Josephe le surprit-il grandement en lui rappelant l'histoire de ses premières années, et comment il était fils d'un savetier[75] de la ville de Meaux, en France. Quand la nouvelle s'était répandue dans le monde du prochain avénement du Roi des rois, l'empereur César Auguste, assiégé des plus vives inquiétudes, s'était préparé à combattre celui qu'il pensait devoir être un conquérant. Il avait ordonné de lever un denier par tête dans toute l'étendue de l'Empire; et comme la France passait pour nourrir la plus fière des nations soumises à Rome, il lui avait demandé cent chevaliers, cent jeunes demoiselles, filles de chevaliers, et cent enfants mâles âgés de moins de cinq ans. Le choix dans Meaux était tombé sur les deux filles du comte de la ville, nommé Sevin, et sur le jeune Évalac. On les conduisit à Rome, où bientôt furent remarquées la bonne grâce et la beauté de l'enfant, si bien que personne ne doutait de sa naissance généreuse. Sous le règne de Tibère, il fut attaché au service du comte Félix, gouverneur de Syrie, et avait trouvé grâce devant lui; le comte l'avait armé chevalier en lui confiant le commandement de ses hommes d'armes. On parla beaucoup alors de ses prouesses; mais un jour, s'étant pris de querelle avec le fils du gouverneur, il le tua et s'enfuit pour éviter la vengeance du père. Le roi d'Égypte, Tholomée Seraste[76], lui offrit alors des soudées, et lui dut la conquête du royaume de Sarras, qui confinait à l'Égypte. Pour le récompenser, il l'investit de la couronne de Sarras, sous la condition d'un simple hommage.

Mais Évalac, dans la suite, avait voulu se rendre indépendant. Afin de punir sa désobéissance, Tholomée étant entré dans ses États l'eût apparemment détrôné, sans la protection miraculeuse du Dieu des chrétiens. Grâce au bouclier marqué d'une croix que Josephe lui remit, grâce aux exploits du duc Seraphe, son serourge ou beau-frère, Évalac triompha de ce puissant ennemi, Tholomée fut vaincu. Le roi de Sarras, plusieurs fois averti par des songes longuement racontés et expliqués, reconnut l'impuissance de ses idoles, et reçut des mains de Josephe le baptême avec le nom de Mordrain[77]; son exemple fut imité par Seraphe, qui, sous le nom de Nascien, devait être l'objet des prédilections divines. Mais, avant de suivre dans leurs voyages ces princes nouvellement convertis, il faut dire un mot de la reine Saracinthe, femme de Mordrain.

C'était la fille du duc d'Orcanie, et la sœur de Seraphe ou Nascien. Il y avait trente ans qu'un saint ermite nommé Saluste l'avait convertie, et, depuis qu'elle était devenue reine de Sarras, elle n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ôter le bandeau qui couvrait les yeux de son époux. Mais l'honneur de répandre la bonne nouvelle dans cette contrée était réservé aux deux Joseph. Nous citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques.

Tandis que le père baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan était une figure posée sur le maître-autel. Josephe dénoua sa ceinture et se plaça devant elle, en conjurant le démon d'en sortir d'une façon visible; en même temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la traîna en dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des cris aigus qui faisaient accourir de tous côtés la foule. «Pourquoi me tourmenter ainsi?» disait-il à Josephe.—«Tu le sauras: mais j'apprends en ce moment la mort de Tholomée Seraste, dis-moi pourquoi tu l'as tué.—Je répondrai, si tu me desserres le cou.» Josephe, lâchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tête: «Parle maintenant.—Je voyais les miracles que Dieu opérait, j'étais témoin du baptême d'Évalac, je craignais pour l'âme de Tholomée; alors je pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'Évalac voulait le faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner à moi. Il me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en croupe; et quand je me fus élevé à une certaine hauteur, je le laissai choir et se casser les os.»