Sarracinthe et Flégétine arrivèrent à leur tour pour gémir de l'infirmité du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit approcher Célidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. «Je vais vous parler,» leur dit-il, de la part de Dieu. Josephe, il vous faut procéder au mariage de ces deux enfants; leur union mettra le comble à tous mes vœux.» Le lendemain, en présence des nouveaux chrétiens de la cité de Longuetown, Célidoine et la fille du roi de Perse furent mariés par Josephe; les noces durèrent huit jours, pendant lesquelles Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de Norgalles, et le couronna dans cette ville de Longuetown[96]. Le menu peuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa généreusement en leur faveur du grand trésor amassé par le roi Crudel auquel il succédait.
Ce mariage ne pouvait rester stérile. La jeune Sarracinthe mit au monde, avant que l'année ne fût révolue, un fils qu'on nomma Nascien et qui dut succéder à son père.
Après être restés quinze jours à Longuetown, il fallut se séparer; le saint Graal fut ramené à Galeford avec le roi Mehaignié, comme on désignera maintenant Mordrain; on le transporta péniblement en litière. Célidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le romancier, en s'étendant longuement sur ses bons déportements, remarque qu'il chevauchait souvent de ville en ville, et de châteaux en châteaux, fondant églises et chapelles, faisant instruire aux lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l'amour de tous ses hommes.
Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flégétine. Comme son fils, il fut grand fondateur d'églises, grand ami de l'instruction des enfants.
À Galeford vinrent, avec le roi Mehaignié, la reine Sarracinthe, Ganor, Joseph et son fils. Peu de jours après leur arrivée, la femme de Joseph mit au monde un fils qui, d'après l'avertissement céleste, fut nommé Galaad le Fort. Le roi Mehaignié, voyant accompli tout ce qu'il avait souhaité, dit à son beau-frère Nascien: «Je voudrais qu'il vous plût me transporter dans un hospice ou ermitage éloigné de toute autre habitation. Le monde et moi n'avons plus aucun besoin l'un de l'autre; je serais un trop pénible fardeau pour ceux que d'autres soins réclament. Trouvez-moi l'asile que je désire, pendant que vous et votre sœur vivez encore: car, si j'attendais votre mort, je risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien.»
Nascien demanda l'avis de Josephe. «Le roi Mehaignié,» dit l'évêque, «a raison. Il est bien éloigné du temps où la mort le visitera; nous ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Près d'ici, à sept lieues galloises, nous trouverons le réduit d'un bon ermite qui l'accueillera et se réjouira de pouvoir le servir. C'est là qu'il convient de transporter le roi Mehaignié.»
Quand fut disposée la litière sur laquelle on l'étendit, il partit accompagné du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la reine Sarracinthe. L'ermitage où ils s'arrêtèrent était éloigné, comme avait dit Josephe, de toute habitation. On lui avait donné le nom de Milingène, qui en chaldéen a le sens de «engendré de miel», en raison des vertus et de la bonté des prudhommes qui l'avaient tour à tour occupé. On déposa le roi Mehaignié à l'angle avancé de l'autel, sur un lit enfermé dans une espèce de prosne en fer[97]. De là pouvait-il voir le Corpus Domini toutes les fois que l'ermite faisait le sacrement. Dans l'enceinte de fer était pratiquée une petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de l'ermite. Quand il fut là déposé, le roi demanda qu'on lui présentât l'écu qu'il avait autrefois porté en combattant Tolomée-Seraste, et qui sur un fond blanc portait l'empreinte d'une croix vermeille. On le pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaignié dit en le regardant: «Beau sire Dieu! aussi vrai que j'ai vu sans en être digne une partie de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet écu à son col, sans être aussitôt châtié, à l'exception de celui qui doit mener à fin les merveilles du royaume aventureux, et mériter d'avoir après moi la garde du vaisseau précieux.» On verra que Dieu accueillit favorablement cette prière. Depuis ce moment, le roi Mehaignié ne prit aucune autre nourriture qu'une hostie consacrée par l'ermite, et que celui-ci lui posait dans la bouche, après la messe. Il était entré dans l'ermitage l'an de grâce 58, la veille de la saint Barthélemy apôtre.
La reine Sarracinthe résista à toutes les prières que lui firent Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux à Galeford. Elle préféra demeurer auprès du roi Mehaignié, jusqu'aux jours où, plus avancée dans sa grossesse, elle revint à Galeford pour donner naissance à l'enfant qui lui avait été prédit, et qui fut nommé Éliézer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, où déjà nous avons établi les rois Mordrain, Nascien et Célidoine, où sont nés les infants Nascien, Galaad et Éliézer, et retournons pour la dernière fois en Syrie et en Égypte[98].
VI.
HISTOIRE DE GRIMAUD.
Grimaud, nous l'avons dit, était un fils naturel du roi Mordrain. Après le départ de son père, il s'était rendu dans Orbérique pour défendre cette ville assiégée par le roi d'Égypte, successeur de Tolomée-Seraste. Il avait alors seize ans, et déjà c'était un bachelier incomparable; grand, beau, gracieux, vaillant, rempli de sagesse. Il chantait bien, il avait appris les lettres tant chrétiennes que païennes. Son arrivée dans Orbérique, en ranimant le courage des assiégés, fut le signal d'une heureuse succession de sorties et d'attaques dans lesquelles il conserva toujours l'avantage. Le récit de ces combats multipliés semble animer le romancier d'une verve toujours nouvelle. Ce ne sont que surprises, stratagèmes, combats acharnés, prudentes retraites. Grimaud forme toujours les meilleurs plans, combat toujours aux premiers rangs, immole les chefs les plus redoutés, et sait le mieux profiter de ses avantages. Après avoir résisté sept ans aux Égyptiens, les habitants d'Orbérique s'accordèrent à désirer de le voir succéder à leur roi Mordrain, dont on n'espérait plus le retour. Mais Grimaud aurait cru commettre un méfait en acceptant la couronne, avant d'être assuré que son père y eût renoncé. Et quand il vit qu'il ne pourrait résister au vœu des gens du pays, il quitta furtivement la ville. Puis, dès qu'il se vit à l'abri des poursuites, il renvoya le seul écuyer qui l'avait accompagné, pour avertir Agénor, gouverneur de Sarras, qu'il avait résolu de visiter l'Occident, dans l'espoir d'y retrouver son père et de le décider à revenir.