Il commença sa quête en entrant vers la chute du jour dans une forêt. Le chant des oiseaux et la douceur du temps l'avaient plongé dans une profonde rêverie, d'où il n'était sorti qu'en sentant une branche d'arbre contre laquelle s'était heurté son front. Il était engagé dans une voie peu sûre; il voulut continuer, et fit bientôt rencontre d'une quarantaine de fourrageurs égyptiens qui menaçaient de mort un pauvre ermite, s'il ne leur découvrait un trésor caché, suivant eux, près de sa retraite. Attaquer les malfaiteurs, les frapper, les tuer ou mettre en fuite, fut pour Grimaud l'affaire d'un moment; le bon ermite, après l'avoir remercié, le retint pour la nuit dans son ermitage et lui prédit la meilleure fortune, s'il n'oubliait pas, dans le cours de ses aventures, trois recommandations: la première, de préférer les chemins ferrés aux voies étroites et peu battues; la seconde, de ne prendre jamais pour confident ni pour compagnon un homme roux; la troisième, de ne jamais loger chez le vieux mari d'une jeune femme. Grimaud promit de suivre les bons avis du pieux solitaire. Puis il revêtit ses armes à l'exception du heaume, monta à cheval et continua sa route à travers la forêt. Bientôt il fit rencontre d'une caravane de marchands réunis autour d'une belle fontaine qu'ombrageait un grand sycomore. Ces voyageurs reposaient pour donner à leurs chevaux le temps de paître. Grimaud les salua; les marchands, reconnaissant à ses armes, à son écu, à son grand coursier, qu'ils avaient devant eux un chevalier, se levèrent et le prièrent de partager leur repas. Grimaud accepta, et, de son côté, leur fit offre de services. «Nous devons,» disent les marchands, «gagner à l'entrée de la nuit l'hôtel d'un de nos amis; mais il y a pour y arriver un pas assez difficile à traverser; nous vous prions de vouloir bien nous accompagner et d'accepter le même gîte.—J'y consens; prenez seulement les devants, restez dans le chemin le mieux frayé, et je ne tarderai pas à vous rejoindre.»

Ils partirent pendant que Grimaud, retenu par l'agrément du lieu, se laissait surprendre au sommeil. En se réveillant, il remonta et suivit le meilleur chemin jusqu'à la sortie de la forêt; mais, arrivé là, il entendit de grands cris, un grand cliquetis d'armes. C'est que les marchands, engagés dans un étroit sentier qui semblait plus direct, avaient été assaillis par une bande de quinze voleurs, pourvus de chapeaux de fer et de gambesons, armés d'épées, de couteaux aigus et de grandes plommées. Ils ne trouvaient qu'une faible résistance de la part de gens qui n'avaient d'autre arme que des épées et des bâtons. Plusieurs furent blessés, les autres se répandirent çà et là en appelant à leur aide, tandis que les larrons détroussaient leurs quarante chevaux chargés des plus précieuses marchandises. Grimaud, entendant des cris, se hâta de lacer son heaume, et revint sur ses pas jusqu'au chemin fourché que les marchands avaient eu, malgré son avis, l'imprudence de choisir: il atteignit les brigands et renversa les premiers qui se présentèrent. À mesure qu'il les désarçonnait, les marchands dispersés revenaient à lui et achevaient de tuer ceux qu'il avait abattus. Sauvés par la valeur du chevalier inconnu, ils lui rendirent mille actions de grâces. «Qu'au moins,» dit Grimaud, «cela vous apprenne à ne jamais quitter la grande voie pour le chemin de traverse.»

Le château, c'est-à-dire la ville fortifiée dans laquelle se trouvait l'hôtel des marchands, se nommait Methonias. Elle était entourée de murs et de belles et fortes tournelles, habitée par nombre de bourgeois riches et aisés. L'hôte chez lequel ils arrivèrent était d'un grand âge: il avait une femme jeune et belle, mais assez orgueilleuse pour refuser de partager le lit de son vieil époux.

Les marchands descendirent les premiers; Grimaud en arrivant vit à l'entrée de la porte le prud'homme, et près de lui sa femme, brillante et richement parée, comme pour une grande fête annuelle. Il se souvint de la recommandation de l'ermite et détourna son cheval. «Quoi! sire,» lui dirent les marchands, «ne voulez-vous héberger avec nous? L'hôte est riche et courtois, vous n'avez pas à craindre d'être mal reçu.—Il en sera ce que vous voudrez, mais je trouve cet hôtel dangereux pour vous et pour moi. Je prendrai logis près de vous, non avec vous.»

Il frappa à la maison voisine, occupée par un bachelier de prime barbe, dont la femme brune, belle, gracieuse et de même âge, aimait son mari autant qu'elle en était aimée. Six des marchands, pour ne pas laisser Grimaud sans compagnie, voulurent partager son hôtel. Le bachelier et la dame vinrent à leur rencontre, et les accueillirent en gens des mieux appris. Les chevaux, conduits à l'étable, furent abondamment fournis de litière, d'avoine et de foin; l'hôte reçut la lance, l'écu et le heaume du chevalier; la dame prit son épée et le conduisit dans une belle chambre où elle le désarma, prépara l'eau chaude dont elle voulut elle-même laver son visage et son cou noirci et camoussé par les armes et les luttes précédentes; elle l'essuya avec une toile blanche et douce, puis lui mit sur les épaules un manteau vert fourré d'écureuil, pour prévenir le passage trop subit du frais à l'excessive chaleur. Alors le chevalier monta au solier: avant de penser à reposer, il alla s'appuyer sur la fenêtre, pour recevoir le vent frais; car on était en été, et la chaleur était grande.

Comme il laissait courir son regard çà et là, il aperçut un clerc aux cheveux roux, mais élégamment vêtu, qui allait et venait devant l'hôtel du prud'homme. La jeune épouse du vieillard avança bientôt la tête, et le clerc, après lui avoir témoigné l'intention de passer la nuit avec elle, s'éloigna. Grimaud vint alors prendre place au souper plantureux et bien servi. Les nappes ôtées, ils allèrent, le bachelier, les six marchands et Grimaud, promener dans le jardin, pendant que la dame faisait dresser les lits dans une chambre du rez-de-chaussée dont la porte et les fenêtres s'ouvraient comme on voulait sur la rue. Cela fait, elle rejoignit les hôtes dans le jardin. «Tout,» leur dit-elle, «est prêt, et vous pourrez aller reposer quand il vous plaira.» On donna de nouveau pâture de blé aux chevaux, et le bachelier se sépara d'eux. Grimaud fit un premier somme, se vêtit, vint à la fenêtre et écouta si tout dans la rue était tranquille.

Il était alors environ minuit. Grimaud ne fut pas longtemps sans entendre le clerc frapper à la porte où reposait la dame de l'autre hôtel. Il la vit sortir en chemise, le corps seulement enveloppé d'un léger et court manteau. Aussitôt ils s'embrassèrent, firent leur volonté l'un de l'autre sur la voie même, avant de rentrer ensemble dans la maison. Peu de temps après qu'ils eurent fermé la porte sur eux, Grimaud entend des cris perçants, des gémissements étouffés. Il prend son épée et sort sans être aperçu de personne. Le bruit augmente, on entend crier: «Au larron! au larron!» Et cependant le clerc, monté au solier et n'osant revenir par où il était entré, s'élançait par la fenêtre sur la voie. Mais un des marchands l'avait prévenu et avait tenté de le frapper de son bâton; le clerc venait d'esquiver le coup quand Grimaud courut à lui l'épée nue: l'obscurité de la nuit ne lui permettant pas de bien distinguer le clerc, il l'atteignit seulement au talon, qu'il sépara du pied et qu'il ramassa, pendant que le clerc, surmontant la douleur de sa blessure, s'éloignait à toutes jambes; Grimaud, de son côté, rentra dans son logis, se recoucha et dormit jusqu'au jour.

Au matin, les marchands furent grandement surpris en voyant deux de leurs compagnons blessés, le corps et la gorge ensanglantés et près de rendre l'âme. Leurs trousses avaient été ouvertes, mais non vidées, parce que le temps avait fait défaut au larron qui les avait aussi cruellement traités. Quel était le coupable? Comment, dans une maison aussi honorablement connue, avait-on pu préparer un pareil guet-apens? On se perdait en soupçons, en conjectures. Un malfaiteur était sorti de la maison en entendant les cris: Au larron! il avait été vu, et l'un des marchands l'avait frappé: le prévôt, le châtelain, toléraient donc des larrons dans la ville: qui maintenant voudrait y séjourner, quand on y commettait impunément de pareils crimes? Le châtelain, personne fort honnête et fort loyale, ressentait un profond chagrin; mais nul indice ne le mettait sur la trace des malfaiteurs.

Grimaud dit au châtelain: «Si vous m'en croyez, sire, vous ferez passer devant le corps des trois victimes tous les gens de cette ville, sans exception. Quand le tour des coupables arrivera, on ne doit pas douter que les plaies qu'ils ont faites ne se rouvrent et ne saignent de nouveau.—Je ferai,» dit le châtelain, «ce que vous demandez.»

Tous les habitants, sans exception d'âge ou de sexe, furent avertis de se rendre sur la place où les corps étaient exposés. À mesure qu'ils passaient, Grimaud leur faisait tourner les talons, sans donner raison de cette action. Quand tous les bourgeois furent passés: «C'est maintenant,» dit Grimaud, «le tour des clercs.» On les avertit, et le clerc roux eut beau se cacher et feindre une maladie, il fallut se présenter comme les autres. Å peine parut-il sur la place que les plaies des morts crevèrent et répandirent des ruisseaux de sang. Grimaud s'approcha et lui fit mettre à nu les pieds. «Pourquoi n'avez-vous qu'un talon?—Parce,» dit l'autre, «que je me suis coupé par mégarde en fendant une bûche.—Vous mentez,» répond Grimaud, «vous l'avez perdu au moment où vous veniez de sauter d'une fenêtre, à telle enseigne que je l'ai recueilli; le voici.» On rapprocha le talon du pied qui l'avait perdu, et le clerc, ne pouvant plus dissimuler, avoua tout ce qu'il avait fait. «Quelle était donc ton intention, traître roux?—De tuer tous les marchands, d'emporter ce qu'ils possédaient, et de passer en terres lointaines avec la dame qui m'avait donné son amour.»