«—Je te sais bon gré de tes aveux,» reprit le châtelain, «mais dis-moi, le maître et la dame de la maison savaient-ils et approuvaient-ils ce que tu entendais faire?—Ni l'un ni l'autre,» dit le clerc. «Il n'y a pas au monde de meilleur homme que le mari; quant à sa femme, elle a mis tout en usage pour me détourner de mes projets. Je fus même obligé de la menacer de mort si elle en parlait à personne; et c'est pour avoir, en se retirant, poussé de grands gémissements, que l'éveil fut donné et que les cris me forcèrent à prendre la fuite.»

«Il ne reste plus,» dit le châtelain, «qu'à faire bonne justice.» On amena un roncin vigoureux; le clerc fut étroitement lié à la queue, traîné par les rues de la ville et à travers champs, jusqu'à ce que ses membres, détachés l'un après l'autre, fussent jetés et dispersés çà et là. Quant à la dame, elle fut enfermée dans une tour pour le reste de ses jours. Le prud'homme conserva le bon renom qu'il méritait; on enterra les trois marchands tués, on pansa ou guérit les autres; et, comme il y avait sur le rivage de la mer, à sept lieues de Methonias, un navire qui les attendait pour les transporter en Grande-Bretagne, Grimaud accepta l'offre qu'ils firent tous de le conduire. Les marchands, en prenant congé de leur hôte, lui laissèrent pour marquer leur reconnaissance un des chevaux que les larrons de la forêt avaient abandonnés. Grimaud entendit la messe, sella son cheval, et revêtit ses armes à l'exception du heaume (car en ce temps-là les chevaliers ne se mettaient pas en chemin sans être armés). Puis il prit congé de son hôte et du châtelain, que Grimaud reconnut pour un proche parent, et qui lui avait fait le meilleur accueil du monde.

Ils trouvèrent la nef sur le rivage et se mirent en mer. Les premières journées furent belles: un vent favorable les fit passer devant l'île d'Ipocras, et côtoyer sans danger la roche du Port-Périlleux. Mais au sixième jour une forte tempête les jeta violemment sur la côte de l'île qu'on appelait Onagrine.

L'île Onagrine était habitée par Tharus le grand, un géant féroce qui n'avait pas moins de quatorze pieds à la mesure de ce temps, et avait voué aux chrétiens une haine implacable; si bien qu'il faisait mourir tous ceux qu'il soupçonnait de tenir à la foi nouvelle.

Il avait enlevé la fille du roi Résus d'Arcoménie, la belle Recesse, qui gémissait d'être contrainte à recevoir ses caresses, et soupirait après le jour qui la délivrerait de ce monstre. Autant les habitants de l'île abhorraient le géant Tharus, autant ils aimaient et plaignaient la belle et vertueuse Recesse. Des fenêtres de son château, Tharus vit la nef des marchands que les flots poussaient violemment au rivage. Il se leva, demanda ses armes, la peau de serpent qui lui servait de heaume, sa masse, un faussart et trois javelots. Dans cet attirail il alla défier Grimaud qui ne perdit pas un instant pour lacer son heaume et monter à cheval. L'issue du combat, longuement raconté, mais dont les vives couleurs sont autant de lieux communs de ces sortes de descriptions, se termina, comme on le pense bien, par la mort de Tharus et la délivrance des insulaires, dont la plupart, suivant l'exemple de la princesse Recesse, demandèrent et reçurent le baptême. La dame conserva son nom, qui répondait au sens de Pleine de bien; et quant aux autres, chacun trouva le nom qu'il devait désormais porter tracé dans la paume de sa main. Il y eut pourtant un certain nombre de païens qui refusèrent le baptême. Ils firent même une guerre cruelle aux nouveaux chrétiens, comme on le dira plus tard dans les autres branches du roman.

La dame n'avait pas vu son vaillant libérateur sans éprouver le désir d'en être aimée; et tout porte à croire que Grimaud eût répondu volontiers à ce qu'elle attendait de lui, s'il ne se fût souvenu qu'il venait de lui servir de parrain. Voici comment elle lui raconta son histoire.

«Parrain,» dit-elle, «mon père, le roi Résus, était allé visiter un de ses frères en Arphanie, quand il survint dans notre terre d'Arcoménie une grande flotte de gens de Cornouaille, sortis de la race des géants. On ne leur opposa pas de résistance. Tharus, un d'entre eux, m'ayant aperçue sur le bord de la mer comme je m'ébattais avec mes compagnes, m'enleva, et, charmé de ma beauté, de ma jeunesse, me conduisit bientôt dans cette île Onagrine dont il avait hérité après la mort de son oncle, vaincu et tué par le duc Nascien d'Orbérique[99]. Il fallut me résigner à lui servir de concubine, et à feindre des sentiments bien opposés à ceux que j'avais réellement. Car, on le dit en commun proverbe: Souvent déchausse-t-on le pied qu'on aimerait mieux trancher. Vous m'avez délivrée de ce tyran détesté; mais maintenant que vais-je devenir? Comment retourner vers mon père, qui ne me pardonnera pas d'avoir quitté le culte de ses idoles? Comment demeurer ici, quand les habitants ne m'ont pas fait hommage, et quand je ne suis pas souveraine par droit héréditaire? Ils ne me porteront révérence qu'autant qu'il leur plaira, et ne choisiront pas sans doute une femme pour être leur reine. Ah! si je pouvais compter sur un vaillant et hardi chevalier qui partageât mes honneurs, je tremblerais moins pour l'avenir.»

Grimaud la consola de son mieux. Il réunit ensuite les nouveaux chrétiens devant le palais, et leur fit jurer de reconnaître pour leur souveraine la princesse Recesse, qui reçut leur hommage, et dès lors cessa de craindre. Grimaud et les marchands prirent congé d'elle, et après quelques jours de traversée, abordèrent sur les frontières de Norgalles, en vue de la fameuse Tour des Merveilles.

«En quelle contrée abordons-nous?» demanda Grimaud aux six marchands. «Sire,» répondit l'un d'eux nommé Antoine, «nous sommes à l'entrée du Northumberland et à la sortie de Norgalles, là où commence le duché de Galeford, dont le château principal est à la distance de quatre lieues galloises.—Galeford?» répéta Grimaud, «mais comment savoir si c'est la ville de ce nom que je cherche?—C'est bien elle,» reprit Antoine, «car en toute la Grande-Bretagne il n'y a pas d'autre château du même nom.—Montons donc sur-le-champ, car j'ai la plus grande envie d'y arriver.»

Ils chevauchent entre deux vallons au milieu de beaux arbres qui abritaient le plus épais pâturage; cette verdure ombragée s'étendait de deux journées dans le Northumberland et de trois journées dans le Norgalles. Une montagne la séparait du château de Galeford. Avant d'arriver, ils rencontrèrent plusieurs chevaliers qu'ils reconnurent d'abord comme chrétiens, puis comme attachés aux nouveaux rois de la contrée. Le premier d'entre eux était Clamacide, un des barons de Sarras, devenu sénéchal de Northumberland. Ils firent un récit mutuel des incidents qui leur étaient survenus, comment la cité de Sarras était prise et celle d'Orbérique assiégée; comment Nascien était devenu roi de Northumberland, Célidoine roi de Norgalles et époux de la fille du roi Label; comment Mordrain avait été Mehaignié et devait attendre pour sa guérison l'avénement du dernier de sa race; comment enfin Énigée, femme de Joseph, avait mis Galaad au monde, et la reine Sarracinthe Éliézer, alors dans sa onzième année. Ces récits émerveillèrent Grimaud, qui se réjouit de tout ce qu'on lui apprit du jeune Éliézer. La rencontre de Grimaud avec la reine Sarracinthe, avec Éliézer, avec Nascien, Célidoine et le roi Mehaignié ne fut pas moins arrosée de douces larmes. Il fut convenu qu'Éliézer demanderait à ses parents la permission de retourner en Orient avec Grimaud et l'armée que le roi Mordrain, onze ans auparavant, avait conduite en Bretagne. La reine Sarracinthe consentit avec douleur au départ de son fils. Puis toute la compagnie se rendit à l'ermitage où était déposé le roi Méhaignié, lequel confirma les projets de Grimaud et fit entre Éliézer et lui le partage de ses domaines de Syrie. Grimaud, quoique fils naturel, eut le royaume du roi Label, c'est-à-dire l'ancien pays de Madian, auquel fut réuni le duché d'Orbérique, ancien fief de Nascien. Éliézer, armé chevalier devant le roi Méhaignié, fut roi de Sarras qu'ils allaient reconquérir.