Nous les laisserons retourner en Orient, chasser les Égyptiens, tuer le roi Oclefaus-Seraste et ses deux fils, recevoir enfin l'hommage des habitants de Sarras, d'Orbérique et de Madian. Si nous entendons encore parler d'eux, ce sera dans les autres branches du cycle[100].
VII.
MOÏSE, SIMÉON ET CANAAN.—LES TOMBES DE FEU.—LES ÉPÉES DRESSÉES.
Josephe, en quittant le roi Méhaignié, poursuivit le cours de ses prédications. Le père, le fils et les Juifs convertis qui les avaient suivis en Occident s'arrêtèrent d'abord dans une ville nommée Kamaloth[101], et tel fut l'effet de leurs exhortations, que tout le peuple de la province demanda et reçut le baptême. Le roi Avred le Roux (Alfred), n'osant résister au mouvement général, feignit d'être lui-même converti, et, pour mieux tromper Josephe, reçut le baptême de sa propre main. Mais à peine les chrétiens avaient-ils quitté la ville pour continuer leurs prédications, en laissant dans Kamaloth douze prêtres chargés d'entretenir la bonne semence, que le méchant Avred jeta le masque, renia son baptême et contraignit ses sujets à suivre son coupable exemple. Les douze prêtres voulurent résister: on les saisit, on les attacha à la grande croix que Josephe avait fait élever près de la ville; ils furent battus de verges, puis lapidés par les mêmes gens qui, peu de temps auparavant, avaient confessé la religion nouvelle. Ce crime ne pouvait rester impuni. Comme il revenait de couvrir de boue la croix nouvelle, Avred rencontra sur son chemin sa femme, son fils et son frère: aussitôt, saisi d'une fureur infernale, il se jeta sur eux et les étrangla tous trois, en dépit des efforts du peuple pour les arracher de ses mains. Puis, courant comme un forcené parmi les rues, il arriva devant un four nouvellement allumé et s'élança dans le brasier ardent, qui réduisit en cendres son corps maudit. Effrayés de ce qu'ils venaient de voir, les gens de Kamaloth ne doutèrent plus du pouvoir du Dieu des chrétiens, et s'empressèrent d'envoyer des messagers à Josephe pour le prier de leur pardonner et de les relever de leur apostasie. Josephe revint donc sur ses pas, les arrosa tous d'eau bénite, reçut de nouveau leur promesse de vivre et mourir chrétiens, et, jetant les yeux sur la croix encore souillée du sang des douze martyrs et de la boue qu'on leur avait jetée: «Cette croix,» dit-il, «sera désormais appelée la Croix Noire, en souvenir de la noire trahison d'Avred le Roux.» Le nom est jusqu'à présent demeuré. Avant de s'éloigner une seconde fois de Kamaloth, Josephe institua un évêque et fit construire une belle église sous l'invocation de saint Étienne martyr.
Ici notre romancier se reprend au poëme de Robert de Boron[102]. Durant les courses de Josephe à travers les provinces de la Grande-Bretagne, il arriva que les provisions vinrent à faire défaut, et que ses compagnons sentirent les angoisses de la faim. Josephe fit arrêter l'arche et disposer la table carrée au milieu d'une plaine. Après avoir dit ses oraisons, il posa le saint vaisseau au milieu de la table, et s'assit le premier en invitant les chrétiens à suivre son exemple, pour savourer la divine nourriture réservée à tous ceux dont les pensées demeuraient pures et chastes.
Josephe avait eu soin de laisser entre son père et lui l'espace d'un siége vide. Bron se plaça près de Joseph et tous les autres à la suite, d'après leur rang de parenté, la table s'étendant d'elle-même en proportion de ceux qui méritaient d'en approcher. Un seul des parents de Joseph ne put trouver où s'asseoir; il se nommait Moïse. Il eut beau aller d'un côté à l'autre, il n'y avait puisqu'un seul siége à occuper, celui qu'avaient laissé entre eux les deux Joseph. «Pourquoi ne m'assoirais-je pas là?» se dit-il; «j'en suis aussi digne que personne.» Cependant Josephe avait posé devant lui le Graal, qu'une toile recouvrait des trois côtés opposés à son visage; il sentit l'arrivée de la grâce, et tous les chrétiens assis ne tardèrent pas à la partager et à la savourer dans un respectueux silence.
Moïse avança d'un pas: comme il se disposait à prendre le siége vide, Josephe le regarda avec une surprise partagée par les autres chrétiens que leurs péchés privaient de la grâce. Ceux qui étaient assis virent alors trois mains sortir d'un blanc nuage, ondoyant comme un drap mouillé; l'une de ces mains prit Moïse par les cheveux, les deux autres par les bras; ainsi fut-il soulevé en haut: alors, tout à coup, entouré de flammes dévorantes, il fut transporté loin de la vue des convives. L'histoire dit qu'il fut conduit dans la forêt d'Arnantes (ou Darnantes), et que son corps y demeura au milieu des flammes, sans en être consumé.
Le châtiment de Moïse ne troubla pas le bonheur dont jouissaient les convives, au nombre de soixante-dix. À l'heure de tierce, dès qu'ils revinrent à eux-mêmes, ils ne manquèrent pas, en se levant, de demander à Josephe ce que Moïse était devenu. «Ne m'interrogez pas; vous le saurez plus tard.—Au moins,» dit Pierre, «expliquez-nous comment cette table, qui semble faite pour treize convives, s'étend en proportion du nombre de ceux qui se présentent.—Elle s'étend,» répond Josephe, «en faveur de quiconque est digne de s'y asseoir. Celui qui doit siéger près de moi sera vierge et sans impureté; les autres doivent rester libres de tout péché mortel. La place vide représente celle que Judas occupait à la Cène. Après son crime, personne ne l'a remplie avant que Matthias n'en fût jugé digne. Notre-Seigneur, en me choisissant pour porter sa parole dans certaines contrées, à l'exemple des apôtres, m'a donné en garde le saint vaisseau dans lequel son divin corps est journellement sacré et sanctifié. Plus tard, au temps du roi Artus, sera établie une troisième table pour représenter la Trinité.»
Ils continuèrent leur route vers l'Écosse, traversèrent de belles forêts et atteignirent une grande plaine arrosée d'un vivier limpide. Alors ils eurent faim, et Josephe les avertit de se mettre tous en état de recevoir la grâce, petits et grands, justes et pécheurs. Puis, s'adressant à Alain le Gros, le plus jeune des fils de Bron, il lui ordonna d'aller tendre un filet sur le vivier. Alain obéit et prit un grand poisson qui fut aussitôt mis sur la braise et préparé comme il convenait. Josephe fit mettre les tables et étendre les nappes; ils s'assirent sur l'herbe fraîche, dans l'ordre accoutumé. «Pierre,» dit Josephe, «prenez le saint vaisseau, faites avec lui le tour des tables, pendant que je ferai les parts du poisson.» Dès que Pierre eut fait ce qui lui était demandé, tous se sentirent remplis de la grâce, et se crurent nourris des plus douces épices, des plus savoureux mets. Ils restèrent dans cet état jusqu'à l'heure de tierce.
Bron alors demanda à son neveu ce qu'il entendait faire de ses douze fils. «Nous saurons d'eux,» répondit Josephe, «quelles sont leurs dispositions». Les onze premiers souhaitèrent de prendre femmes pour continuer leur lignée; Alain le Gros seul déclara ne pas vouloir se marier. C'est lui que le conte appellera désormais le Riche Pêcheur, ainsi que tous ceux qui furent après lui saisis du saint Graal, et portèrent couronne. Mais cet Alain ne fut pas roi comme eux, et ne doit pas être confondu avec le roi Alain ou Hélain, issu de Célidoine. Ajoutons que le vivier dans lequel fut pêché le gros poisson reçut, à partir de ce jour, le nom de l'étang Alain.
Nos chrétiens passent de cette contrée vers les abords de Brocéliande, que nous devons craindre de confondre avec la célèbre forêt de la Petite-Bretagne qui portait le même nom, et dont il sera parlé si souvent dans les autres branches. Près de l'endroit où ils s'arrêtèrent s'élevait le château de La Roche, autrement nommé Rochefort. Un païen tout armé se présenta devant Josephe et lui demanda ce qu'il venait faire, lui et ses compagnons, dans ces parages. «Nous sommes chrétiens, et notre intention est d'annoncer par le pays la vérité.—Qu'est-ce que votre vérité?» Josephe alors exposa les principes de la doctrine chrétienne; le païen, dont l'esprit était subtil, lui tint tête en cherchant à contester ce qui lui était conté de Jésus-Christ et de sa douce mère. «Mais enfin,» ajouta-t-il, «si tu ne mens pas dans ce que tu nous as dit de ton Dieu, je t'offre une belle occasion de le mettre en évidence. Je vais de ce pas chez mon frère, atteint d'une plaie jugée incurable par tous les médecins; si tu parviens à la guérir, je promets de devenir chrétien et de décider mon frère à suivre mon exemple.—Et moi,» répondit Josephe, «si vous parlez sincèrement, je promets de rendre à votre frère la meilleure santé qu'il ait jamais eue.»