Il fit signe à ses compagnons de l'attendre et suivit le cavalier païen. Arrivés à l'entrée du château, voilà qu'un lion sort de la forêt voisine, fond sur Agron (c'était le nom du païen) et l'étrangle comme il eût fait d'un poussin. Josephe continua son chemin sans paraître ému; mais les gens du pays, qui avaient vu le lion s'élancer sur Agron, accusèrent Josephe de l'avoir évoqué par ses enchantements; ils le saisissent, le lient et le conduisent à la forteresse. Comme ils voulaient le pousser dans une noire prison: «Eh quoi!» leur dit-il, «je suis venu pour rendre la santé à votre duc Matagran, et vous me traitez ainsi!» Il avait à peine prononcé ces mots que le sénéchal du pays s'avance furieux et le frappe de son épée, précisément à l'endroit où il avait été jadis frappé par l'ange. La lame se brisa en deux, et le premier tronçon demeura dans la plaie. «Je suis venu,» dit Josephe, «pour guérir les malades, et c'est vous qui me blessez! Conduisez-moi soit à votre maître, soit dans le temple de vos dieux, et vous verrez si vous ne vous êtes pas mépris sur mon compte.»

On le conduisit au temple, et tout aussitôt il se mit à prêcher la sainte loi. Le peuple l'écoutait avec attention: «Si,» lui dit-on, «vous rendez la santé à tous nos infirmes, nous croirons en votre Dieu.» Josephe se mit alors à genoux et fit une prière fervente; avant qu'il fût relevé, le tonnerre éclata, une lueur de feu descendit sur les idoles de Jupin, Mahon, Tervagan et Cahu, et les réduisit en poudre. Tous ceux qui, parmi les assistants, souffraient de quelque mal, les boiteux, les aveugles, les borgnes, sentirent qu'ils étaient délivrés de leurs maux, si bien que c'était à qui demanderait à hauts cris le baptême.

Matagran, averti de la rumeur, se rendit au temple à son tour: il avait été, longtemps avant, atteint d'une pointe de flèche qui lui demeurait en la tête. «Chrétien,» dit-il à Josephe, «je recevrai le baptême comme toutes ces gens, si tu me guéris et si tu rends la vie à mon Frère Agron.» Josephe, sans répondre, fait tenir droit le duc Matagran; il étend les mains autour de sa tête, et fait sur l'endroit entamé le signe de la croix. On voit aussitôt le fer de la flèche poindre, sortir, et Matagran s'écrier, transporté de joie, qu'il ne sent plus la moindre douleur.

Restait Agron dont le corps, déjà séparé de l'âme, lui fut amené. Josephe haussa la main, fit le signe de la croix, aussitôt on vit les deux parties séparées de la gorge se rejoindre; Agron se leva et s'écria qu'il revenait du purgatoire où il commençait à brûler en flammes ardentes. On conçoit aisément qu'après tant de merveilles, les deux frères fussent disposés à croire aux vérités de la nouvelle religion. Pour le sénéchal qui avait blessé Josephe, il vint humblement demander pardon. Josephe toucha le tronçon de l'épée demeuré dans la cuisse et le fit sortir de la plaie qui sur-le-champ se referma. Prenant alors les deux tronçons de la lame: «À Dieu ne plaise,» dit-il, «que cette bonne épée soit ressoudée, sinon par celui qui doit accomplir l'aventure du siége périlleux de la Table-Ronde, au temps du roi Artus; et que la pointe cesse de saigner avant que les deux parties ne soient rejointes.»

Après avoir ainsi destiné cette épée, Josephe établit des prêtres dans la contrée, pour y faire le service divin dans une nouvelle église qu'il dédia à Notre-Dame. Là fut déposée l'épée dans un bel écrin; là fut aussi mis en terre le frère de Matagran qui ne vécut pas au-delà de huit jours après sa résurrection[103]. Josephe alors retourna vers ses compagnons, arrêtés sur la rivière de Colice, et leur raconta toutes les merveilles que Dieu venait d'opérer par son ministère.

Cette rivière de Colice tombait dans un bras de mer et portait de grands vaisseaux. Elle traversait la forêt de Brocéliande et fermait la voie devant eux. Comment la traverser? «Vous avez,» dit Josephe, «passé de plus grandes eaux. Mettez-vous en prières, et le Seigneur viendra à notre aide.» Ils se jetèrent à genoux, le visage tourné vers l'Orient. Bientôt ils voient sortir de la forêt de Brocéliande un grand cerf blanc, portant au col une chaîne d'argent, et escorté par quatre lions. Josephe fait un salut en les voyant: le cerf s'avance vers la Colice, et la passe tranquillement ainsi que les lions, sans que leurs pieds soient plus mouillés que s'ils eussent traversé une rivière glacée.

Josephe dit alors: «Vous tous mes parents, qui êtes de la Table du Saint-Graal, suivez-moi; que les pécheurs seuls attendent un nouveau secours.» Il suivit la ligne que le cerf avait tracée sur la rivière en la traversant, et parvint le premier de l'autre côté du rivage, où tous ses compagnons le rejoignirent, à l'exception des deux grands pécheurs, Siméon et Canaan.

Or, ce Canaan avait douze frères, qui tous supplièrent Josephe de ne pas le laisser ainsi abandonné. Josephe, cédant à leurs prières, repassa la Colice et prit par la main les deux retardataires. Mais, en dépit de son exemple et de ses exhortations, il ne put les décider à poser le premier pied sur les eaux, si bien qu'il dut revenir seul à l'autre bord. Heureusement, en apparence, un vaisseau monté par des marchands païens passa devant eux. Canaan et Siméon les prièrent de les prendre sur leur navire pour les transporter de l'autre côté. Les païens consentirent à les déposer près des autres chrétiens: mais à peine étaient-ils débarqués qu'une tempête s'éleva; un horrible tourbillon de vent engloutit le vaisseau et ceux qui le montaient. «Dieu,» dit alors Josephe, a puni ces païens, apparemment parce qu'ils nous ont ramené deux faux chrétiens, indignes de rester dans notre compagnie.»