Puis il leur donna l'explication du grand cerf qu'ils avaient vu. «C'est,» dit-il, «l'image du Fils de Dieu, blanc parce qu'il est exempt de souillure. La chaîne de son cou rappelle les liens dont fut attaché Jésus-Christ avant de mourir: les quatre lions sont les quatre Évangélistes.»

La forêt de Darnantes confinait à celle de Brocéliande. Les chrétiens s'engagèrent dans ses détours, et arrivèrent devant un hôpital de construction très-ancienne. C'est là qu'avait été transporté le corps de Moïse, et mis dans une tombe de pierre ardente, d'où s'échappaient des flammes dont la chaleur se répandait à grande distance. «Ah! Josephe,» s'écria le malheureux, quand il le vit arriver, «ah! digne évêque de Jésus-Christ, prie notre Seigneur d'adoucir un peu mes souffrances; non de les terminer, car il ne sera donné de me délivrer qu'à celui qui, sous le règne d'Artus, occupera le siége périlleux de la Table-Ronde.» La prière de Josephe fit descendre sur la tombe de Moïse une pluie bienfaisante qui amortit la violence des flammes, au point de diminuer de moitié les souffrances du pauvre pécheur. Josephe et ses compagnons poursuivirent leur voyage. Après avoir reposé dans une belle plaine, ils allèrent le lendemain de grand matin à la grâce, c'est-à-dire à la Table du Graal, où tous furent largement repus, à l'exception de Canaan et de Siméon, le père de Moïse. Cette exclusion les rendit encore moins dignes d'y participer, par l'envie qu'ils conçurent aussitôt contre les bons chrétiens, et par leur désir de tirer une odieuse vengeance de leurs frères. «N'est-ce pas,» se dirent-ils, «une honte insupportable d'être ainsi privés seuls d'une faveur prodiguée à nos frères et à tant d'autres?—Qu'ils se gardent de moi,» reprit Canaan, surtout mes frères, car je suis bien résolu de ne pas laisser passer la première nuit sans les frapper.—Et moi,» dit Siméon, «c'est à Pierre, mon cousin, que je m'en prendrai.—Tu feras bien,» dit Canaan. «Le premier de nous qui aura fini attendra l'autre sous le figuier que tu vois de ce côté du champ.»

La nuit vint: quand Canaan crut ses frères plongés dans le premier sommeil, il s'approcha, un couteau à pointe recourbée dans la main. Tous les douze furent frappés et mis à mort. Pendant qu'il revenait tranquillement s'asseoir sous le figuier, l'odieux Siméon, armé d'une pointe envenimée, s'approchait de Pierre endormi, et voulait le frapper au milieu du corps; mais le couteau alla seulement percer l'épaule, si bien que Pierre éveillé ne le laissa pas redoubler et se mit à crier: Au secours! de toutes ses forces. On accourut, on arriva: «Qu'avez-vous, Pierre?—Vous le voyez au sang qui coule de ma blessure; c'est Siméon, je l'ai reconnu, qui est ainsi venu pour me tuer.» On cherche Siméon, on le joint; il n'hésite pas à reconnaître son crime; il avait voulu tuer Pierre. Autant en dit Canaan quand, à la vue des douze frères étendus sans vie, les autres chrétiens demandèrent s'il n'était pas le meurtrier. «Oui, je ne pouvais les souffrir plus favorisés que je ne l'étais de la grâce et de la Table du Graal.» Conduits devant Josephe, Bron, le Riche Pêcheur et les autres, tous dirent qu'il fallait en faire rigoureuse justice. Ils furent condamnés à être enterrés vivants, à la place même où le crime avait été commis.

La première fosse fut creusée pour Siméon. Comme on l'y conduisait, les mains liées derrière le dos, le ciel tout à coup s'obscurcit, des hommes en feu traversèrent les airs, puis vinrent saisir Siméon et l'emportèrent loin de là, sans que les autres chrétiens pussent savoir dans quel lieu il allait être déposé.

Canaan fut à son tour conduit à la fosse qui lui était destinée. On le recouvrit de terre, et comme il en avait déjà jusqu'aux épaules, il témoigna un si profond repentir de son forfait qu'il n'y eut personne qui n'en fût ému. «Ah! sire Josephe,» s'écriait-il, «je suis le plus grand criminel du monde; il n'est pourtant aucun péché, si grand qu'il soit, que notre Dieu ne pardonne comme un père à son enfant, s'il voit que l'enfant en ait un véritable repentir. Que mon corps soit tourmenté, que mes douleurs se prolongent au-delà de la mort, mais que mon âme ne soit pas éternellement condamnée au séjour des réprouvés! Et vous, mes parents, mes anciens amis, de grâce déliez-moi les mains, et consentez à ensevelir les douze frères que j'ai immolés, autour de ma tombe. Peut-être leur innocence protégera-t-elle mon iniquité: peut-être les lettres que vous tracerez sur les pierres inviteront-elles les voyageurs à prier pour eux et pour moi!»

Josephe et les chrétiens furent touchés de son repentir et firent ce qu'il désirait. On l'ensevelit les mains déliées, on creusa douze fosses autour de la sienne, on y enferma ses douze frères, et chacune des fosses fut fermée d'une grande pierre sur laquelle on traça le nom des victimes; sur celle de Canaan fut écrit: Ci-gist Canaan, né de la cité de Jérusalem, qui par envie mit à mort ses douze frères.

Josephe dit alors: «Nous avons oublié une chose importante: les treize frères que nous venons d'inhumer avaient porté les armes et fait en mainte occasion preuve de vaillance et de prud'homie; il conviendrait d'indiquer sur la pierre de leur tombeau qu'ils avaient été chevaliers. Vous y déposerez leurs épées, et sachez qu'il ne sera donné à personne de les déplacer.»

On fit ce que Josephe demandait, et, le lendemain, ils furent bien émerveillés quand ils virent les épées se tenir dressées sur la pointe de la lame, sans que personne y eût touché. Pour la tombe de Canaan, ils la virent brûler comme ferait une bûche sèche jetée sur un brasier enflammé. «Ce feu,» dit Josephe, «durera jusqu'au temps du roi Artus, et sera éteint par un chevalier qui, bien que pécheur, surmontera en chevalerie ses compagnons. En raison de sa prouesse, et malgré le honteux péché dont il sera souillé, il lui sera donné d'éteindre les flammes de ce tombeau. On le nommera Lancelot; par lui sera engendré en péché le bon chevalier Galaad, qui, par la pureté de ses mœurs et la grandeur de son courage, mettra fin aux temps aventureux de la Grande-Bretagne.»

C'est ainsi que Josephe se plaisait à indiquer ce qui plus tard devait arriver, en montrant comment les choses étranges dont ils étaient témoins devaient se lier à ce que verraient les hommes d'un autre âge. Quand il invita ses compagnons à reprendre leur voyage et leurs prédications, un d'entre eux, le prêtre Pharan, demanda la permission de rester auprès des tombes, d'ériger là une chapelle, et d'y offrir chaque jour le saint sacrifice, en appelant sur l'âme de Canaan la miséricorde divine. La chapelle, aussitôt commencée, fut achevée quand le sire de la contrée, le comte Basain, se convertit à la foi chrétienne. Elle est encore aujourd'hui telle que Pharan l'avait élevée.

VIII.
AVENTURES DE PIERRE. SON ÉTABLISSEMENT.