Pierre, dont jusqu'à présent le romancier avait à peine parlé, va maintenant jouer dans les récits un rôle qui semble devoir quelque chose à la légende de Tristan.
Siméon l'avait frappé d'un glaive empoisonné: sa plaie, au lieu de se fermer, s'ouvrait plus grande et plus douloureuse de jour en jour. Il ne put suivre Josephe dans ses derniers voyages, et fut contraint de s'arrêter près de la tombe de Canaan, déjà gardée par le prêtre Pharan, qui connaissait assez bien l'art de guérir. Comme on ne supposait pas que le fer dont il avait été frappé fût empoisonné, on n'eut pas recours au véritable remède, si bien que, le mal s'aggravant tous les jours, Pierre dit à Pharan: «Je vois, bel ami, que je ne guérirai pas ici; Dieu veut sans doute que je visite un autre pays pour y recouvrer la santé. Veuillez me conduire sur le bord de la mer; elle n'est pas très-éloignée, j'y trouverai peut-être un peu de soulagement.»
Pharan se mit en quête d'un âne sur le dos duquel il posa son pauvre ami. Ils atteignirent le rivage et ne trouvèrent à bord qu'une légère nacelle, dont la voile était tendue et prête à prendre le large. Pierre rendit grâce à Notre-Seigneur: «Beau doux ami,» dit-il, «descendez-moi et me transportez dans cette nacelle; elle me conduira à la grâce de Dieu, et sans doute où je trouverai la fin de mes maux.—Ah! sire,» répond Pharan, «voulez-vous affronter la mer, faible et souffrant comme vous êtes? Au moins laissez-moi vous accompagner.—Posez-moi d'abord dans la nacelle,» répond Pierre; «puis je vous dirai ma volonté.»
Pharan, tout en pleurant, le prit dans ses bras et le transporta dans la nacelle, le plus doucement qu'il put: «Grand merci, beau doux ami,» dit Pierre, «vous avez fait ce que je vous avais demandé: maintenant, j'ai le désir de m'éloigner seul. Retournez à votre chapelle, vous prierez Notre-Seigneur de procurer ma guérison. Si vous voyez Josephe, dites-lui que j'eus de bonnes raisons de m'éloigner de lui. Le cœur me le dit: je retrouverai la santé aux lieux où Dieu va me conduire.»
Pharan sortit de la nacelle en pleurant. Le vent aussitôt enfla la voile: Pharan la suivit des yeux, tant qu'il put l'apercevoir dans le lointain; puis il remonta sur son âne et retourna tristement à la chapelle, en songeant aux dangers de Pierre, au peu d'espérance qu'il avait de jamais le revoir.
Pendant quatre jours, la nacelle vogua rapidement sur les flots sans qu'elle parût approcher d'aucune terre. Le cinquième jour, Pierre, épuisé de faim, souffrant de lassitude, s'endormit. On était au temps des plus grandes chaleurs, et, pour être mieux à son aise, il avait à grand'peine quitté sa cotte et sa chemise, quand la nacelle s'arrêta devant une île dans laquelle, à peu de distance du rivage, s'élevait un grand château, demeure ordinaire du roi Orcan. C'était, au jugement des païens, un des plus forts chevaliers de son temps.
Comme la nacelle touchait à la rive, la fille du roi, belle et avenante, y vint prendre le frais et s'ébattre avec ses compagnes. Elle approcha de la barque et fut grandement surprise d'y trouver un homme nu et endormi. En voyant la plaie qui lui rongeait le haut de l'épaule: «Voyez,» dit-elle, «la pâleur et la maigreur de cet homme; comment n'est-il pas mort d'une aussi cruelle blessure? En vérité, c'eût été grand dommage; malgré sa maigreur, on ne peut méconnaître la beauté de son corps. Pourquoi ne puis-je le mettre entre les mains du chrétien que mon père retient en prison, et qui sait comment on guérit les plus fortes blessures!»
Ces paroles, dites à demi-voix, réveillèrent Pierron, dont grande fut la surprise en voyant devant sa nacelle plusieurs demoiselles richement vêtues. La fille du roi, quand il ouvrit les yeux, dit: «Qui êtes-vous, jeune homme?—Dame, je suis un chevalier chrétien, né à Jérusalem: je me suis abandonné à la mer, dans l'espoir de trouver un homme assez sage pour connaître mon mal et le guérir.—Se peut-il,» reprit la demoiselle, «que vous soyiez chrétien! Hélas! mon père déteste les chrétiens et ne les souffre pas dans sa terre. Toutefois, en vous voyant si malade, j'ai grand désir de travailler à votre guérison. Que ne puis-je vous tenir dans nos chambres! je vous ferais visiter par un mire de votre créance, qui sans doute trouverait la médecine qu'il vous faut. Mais, si mon père venait à le savoir, nous serions perdus, vous et moi.—Ah! demoiselle,» reprit Pierron, «au nom de votre Dieu, non pour moi, mais en considération de gentillesse et de franchise, faites-moi parler au chrétien que vous dites.» Quand elle l'entend si doucement parler, elle regarde ses compagnes, comme pour savoir leur avis. «Si vous voulez,» dit l'une d'elles, «tant de bien à cet homme, sa guérison est entre vos mains. Il nous sera facile à nous toutes de le soulever, de le faire sortir de la nacelle, et de le transporter à l'entrée de votre jardin; de là, nous le conduirons au préau, et du préau dans votre chambre[104]. Une fois là, vous trouverez aisément le moyen d'avertir le chrétien de venir visiter la plaie de ce dolent chevalier.»
Alors toutes en même temps le lèvent aussi doucement qu'elles peuvent, le descendent sur le rivage et l'emportent jusqu'au jardin, du jardin dans le préau, et du préau à la chambre de la demoiselle, fille du roi. Elles le couchent dans un lit, pour y reposer autant que ses douleurs le permettraient. «Comment vous va-t-il?» demandèrent-elles.—«Oh! bien mal, demoiselles, et sans doute je ne vivrai pas jusqu'à la fin du jour.—Il n'y a donc pas de temps à perdre.» Et la fille du roi se hâta d'aller parler au geôlier de son père; elle fit tant auprès de lui, qu'il lui confia pour quelques heures le chrétien qu'il avait charge de garder. «Ah! demoiselle,» dit le prisonnier comme on détachait ses chaînes, «que voulez-vous faire de moi? Que gagnerez-vous à ma mort?—Je ne veux pas vous faire mourir,» répond-elle; «suivez-moi dans ma chambre; vous verrez pourquoi je vous fais sortir d'ici.»
Elle marche alors devant lui; quand ils furent arrivés: «Voici,» dit-elle, «un chrétien que nous avons trouvé sur la rive de mer. Il est bien malade; si vous pouvez le guérir, je vous ôterai de prison et vous renverrai comblé de mes dons; car j'ai grande compassion de ses douleurs.»