Le prisonnier, ravi de pouvoir soulager un homme de sa loi, approche de Pierre et lui demande s'il est depuis longtemps malade. «Il y a plus de quinze jours; la plaie que j'ai reçue s'est constamment élargie; les mires, jusqu'à présent, n'y ont rien entendu.—Demoiselle,» dit le prisonnier, «faites porter le malade sur le préau, je verrai mieux la nature de la plaie.» Quand on eut fait ce qu'il demandait, il regarda avec la plus grande attention la partie malade. «Il y a,» dit-il, «du venin dans la plaie; il faudrait, pour en être maître, commencer par l'en séparer. Toutefois ayez bon courage, je promets de vous guérir avant un mois.» Alors il s'éloigna, chercha çà et là dans le préau les herbes qu'il voulait employer, les réunit, en fit une apostume qu'il appliqua sur le mal, et, avant que le mois fût passé, Pierre, revenu dans sa première santé, parut devant la demoiselle, plus beau que dans ses plus belles années, quand il était parti de Jérusalem.

Il y avait en ce temps un roi d'Irlande nommé Maraban, vassal du roi Luce de la Grande-Bretagne. Le jour même où la demoiselle avait trouvé Pierron, il était venu voir le roi Orcan, vassal comme lui du roi Luce. Il arriva que le bouteiller d'Orcan, pour se venger d'une offense, versa du poison dans la coupe du fils de Maraban, de sorte que le jeune homme en mourut; le roi d'Irlande, persuadé que le venin lui avait été donné par l'ordre d'Orcan, se rendit à la cour du roi de la Grande-Bretagne, et demanda justice. Orcan répondit à l'appel, nia le crime, tendit son gage contre l'accusateur, et déclara qu'il était prêt à combattre de son corps, ou du corps d'un de ses chevaliers. Il fit cette réserve, parce que le roi Maraban passait pour le plus fort jouteur et le plus vaillant qu'on eût vu depuis longtemps. Les gages furent retenus, les otages livrés et le jour de la bataille fixé.

Alors, voulant connaître s'il y avait parmi ses hommes un champion plus fort et plus habile que lui, Orcan s'avisa d'un expédient qui devait l'éclairer sur ce point. Il feignit une grande maladie, et quand on lui demanda la cause de son mal: «C'est,» dit-il, «une profonde tristesse. J'apprends que le roi Maraban vient d'envoyer ici un chevalier qui se vante d'abattre dans une seule journée douze de mes meilleurs hommes. Il sera tous les matins au point du jour sous l'arbre du Rond-Pin. Qu'allons-nous faire? Ne trouverai-je personne en état d'abattre son orgueil; et pourra-t-il, à son retour en Irlande, se vanter de n'avoir rencontré dans ma terre aucun chevalier assez hardi pour se mesurer avec lui?—Non assurément,» répondent les chevaliers; «nous serons demain au nombre de douze au rendez-vous, et nous pourrions, au besoin, en trouver d'autres pour mettre cet Irlandais à la raison.»

Le roi les remercia, puis les pria de le laisser dormir. Et quand la nuit fut venue, il appela son sénéchal. «Faites apporter des armes déguisées, étendez une couverture sombre sur mon cheval: je veux sortir avant le point du jour et ne reviendrai que le soir. Si quelqu'un demande à me parler, dites que je suis trop malade pour recevoir. Surtout, gardez-vous de dire un mot de ma sortie et de mon retour.»

Le roi s'arma, monta à cheval, passa le pont du château et atteignit le Rond-Pin, où il attendit jusqu'à l'heure de prime. Alors arrivèrent douze chevaliers entièrement armés, à l'exception des lances; car, dans tous les temps, on en trouvait sous le Pin un grand choix, comme dans l'endroit le plus ordinairement choisi pour les joutes, les tournois et les combats. Dès que les chevaux eurent repris haleine, chacun d'eux saisit un glaive à sa convenance, et, de son côté, le roi, s'étant mis en mesure, attendit le premier chevalier et l'abattit à la première course. Le second se présente et va rejoindre le premier; ainsi des dix autres dont le roi fut assez mécontent de demeurer vainqueur; car, tout vaillant et vigoureux qu'il fût, il savait que le roi d'Irlande était encore meilleur champion. S'adressant alors aux chevaliers désarçonnés: «Seigneurs,» dit-il, «reprenez vos chevaux, vous êtes pourtant mes prisonniers et je pourrais disposer de vous comme je l'entends. Allez trouver le roi Orcan, et rendez-vous à lui. Il saura qui je suis, en apprenant que je vous ai vaincus; car nous avons fait de compagnie maintes besognes.»

Le roi, après qu'ils furent éloignés, entra, pour ne pas être reconnu, dans la forêt voisine; et, la nuit venue, il retourna au château, traversa le jardin et gagna le pied de la tour où l'attendait le sénéchal. Quand on l'eut désarmé, il se mit au lit et fit entrer les barons, qui lui demandèrent comment il se portait: «Toujours assez mal,» répondit-il, «mais j'espère en guérir; ne soyez pas inquiets, et continuez à faire belle chère.»

Le lendemain il donna audience. Les chevaliers vaincus vinrent confesser leur mésaventure et se mirent en sa prison.—«Oui,» leur dit le roi, «je devine quel est ce chevalier. Et j'ai honte pour vous d'apprendre qu'un seul homme vous ait vaincus. D'autres, je l'espère, se présenteront et soutiendront mieux l'honneur de ma chevalerie.» Mais le bruit de la défaite des douze chevaliers, cités comme les plus braves de la terre d'Orcan, détourna les autres de tenter l'aventure; si bien que chaque jour le roi, qu'on croyait malade, sortait de grand matin et revenait le soir, sans avoir combattu et sans que personne devinât quel était le chevalier du Rond-Pin.

La nouvelle de ces défis et de la victoire du vassal irlandais arriva jusqu'aux oreilles de Pierre, qui depuis sa guérison vivait secrètement logé dans les chambres de la fille du roi. «Qu'avez-vous?» lui dit un jour la demoiselle, «vous êtes plus pensif qu'à l'ordinaire. N'y aurait-il aucun moyen de vous mettre le cœur plus à l'aise?—Ce moyen, demoiselle, est à votre disposition.—Parlez, et vous me verrez prête à le saisir.

«—Je vous dirai donc que le bruit de la prouesse de ce chevalier d'Irlande m'a mis en grande pensée: et quand j'ai appris que le roi Orcan avait fait crier un ban pour inviter ses barons à le combattre, je me suis dit que si tel ban avait été crié dans la terre où je suis né, je n'aurais pas manqué, pour un royaume, de revêtir mes armes et d'aller m'éprouver contre lui. C'est pour ne pouvoir le faire aujourd'hui que vous me voyez si triste et si dolent.»

Alors la fille d'Orcan pensa que si ce chevalier n'était pas de grande prouesse, il ne parlerait pas ainsi: «Consolez-vous donc, Pierre,» lui dit-elle, «vous ne manquerez pas la joute pour défaut d'armes ou de cheval. C'est moi qui vous les fournirai; mais je tremble en pensant que vous allez courir un grand danger, en vous mesurant contre celui qui n'a pas jusqu'à présent trouvé de vainqueur.»