Elle ne perdit pas un moment pour lui faire apporter de bonnes armes et pour s'assurer d'un cheval. Puis elle conduisit Pierre par la main du préau dans le jardin, en lui indiquant la route à suivre jusqu'au Rond-Pin. Pierre passa le reste de la nuit dans la forêt voisine; il ôta le frein et la selle de son cheval, et s'endormit jusqu'au point du jour. En s'éveillant il revint à son cheval, lui remit le frein et la selle, laça son heaume, reprit son écu, remonta à cheval et retourna vers le Pin, où le roi se trouvait déjà, attendant, sans trop l'espérer, un chevalier qui consentît à se mesurer avec lui.
Après s'être salués, ils s'éloignent et reviennent l'un vers l'autre avec la rapidité d'un cerf poursuivi par les chiens. Telle est la violence de leur premier choc que les écus ne les garantissent pas et qu'ils sentent le fer pénétrer dans leurs chairs blanches et tendres. Mais le glaive du roi fut brisé, tandis que celui de Pierre fit voler le roi par-dessus la croupe de son cheval, et tellement étourdi qu'Orcan ne put de longtemps penser à se relever.
Pierre alors descendit, et tirant du fourreau l'épée: «Chevalier,» dit-il, «vous avez perdu votre joute; mais peut-être serez-vous plus heureux à la prise des épées[105].» En même temps, il lève le brand, et se couvre la tête de l'écu. Le roi se met en garde le mieux qu'il peut; mais il avait plus besoin de repos que de bataille.
La lutte fut pourtant longue et opiniâtre. Le sang coula de part et d'autre; ils s'atteignirent en cent endroits, tous deux grandement surpris de trouver dans leur adversaire tant de prouesse. Enfin le roi, épuisé de forces, tomba sans mouvement et baigné dans son sang. Pierre aussitôt lui arrachant le heaume: «Reconnaissez, chevalier, que vous êtes vaincu, ou vous êtes mort.—Non,» répond faiblement le roi en ouvrant les yeux, «tu peux me tuer, non me faire dire une seule parole dont je puisse rougir moi et tous les autres rois.—Comment! sire,» dit Pierre, «seriez-vous donc roi couronné?—Oui, vous avez vaincu le roi Orcan.» Ces paroles portèrent le trouble et le regret dans le cœur de Pierron. Il tendit au roi son épée: «Ah! sire,» dit-il, pardonnez-moi; je n'aurais jamais jouté contre vous, si je vous eusse connu.
«—En vérité,» reprit Orcan, «voici la première fois que le vainqueur demande grâce au vaincu. Qui êtes-vous donc?—Sire, un chevalier de terre étrangère, de la cité de Jérusalem. J'ai nom Pierre, et je suis chrétien. L'aventure m'a conduit dans votre château. J'étais en arrivant navré d'une plaie envenimée: grâce à Dieu, à votre fille et au chrétien, votre prisonnier, j'ai recouvré la santé. J'entendis parler du ban que vous aviez fait crier; votre fille voulut bien me procurer un cheval et des armes; mais j'ai grand regret d'avoir aussi mal reconnu le bon accueil que j'ai reçu de votre fille et dans votre hôtel. Pardonnez-moi de vous avoir combattu.
«—Non-seulement,» dit le roi, «je vous pardonne, mais je vous tiens de mes meilleurs amis, bien que votre loi me soit odieuse. Maintenant, j'entends à vous demander un grand service. Consentez à combattre à ma place le roi Maraban, qui me met en cause pour un méfait que je n'ai pas commis. Il n'est rien après cela que je ne sois disposé à vous accorder de tout ce qu'il vous plaira de réclamer de moi. Seulement vous aurez soin de cacher votre nom et votre créance; car si Maraban venait à savoir que vous êtes chrétien, il pourrait refuser de jouter contre un homme d'une autre loi que la sienne.»
Ils revinrent alors au château où le sénéchal, en ouvrant, courut à l'étrier d'Orcan, puis à celui de son compagnon. Pierre fut conduit dans la chambre du roi: dès qu'ils furent désarmés, Orcan envoya quérir sa fille qui, en apercevant Pierron, trembla de tous ses membres. «Belle fille,» dit le roi, «connaissez-vous cet homme?—Sire, non: je ne pense pas.—Allons! il ne s'agit plus de feindre, et si vous l'avez jusqu'à présent bien traité, il faut le traiter cent fois mieux encore, comme le meilleur chevalier du monde, celui qui m'a vaincu. Encore m'a-t-il promis davantage, en consentant à devenir mon champion contre Maraban.» La demoiselle ne cacha pas la joie que lui causaient ces paroles, et promit d'obéir à son père, en traitant Pierron du mieux qu'elle pourrait.
Tous les deux étaient couverts de plaies; mais les médecins appelés déclarèrent qu'il n'y en avait aucune qui ne fût cicatrisée avant un mois. Or c'était justement dans un mois que le champ devait être ouvert à Maraban.
Le jour arriva: Orcan et Pierre se rendirent à Londres où se trouvait déjà Maraban, qui renouvela devant Luce sa première accusation. Le roi de Bretagne demanda au roi Orcan s'il entendait combattre en personne ou présenter un champion. Pierre aussitôt s'avança et tendit son gage que Luce joignit au gage de Maraban.
On ne pouvait deviner dans le palais quel était le chevalier assez téméraire pour se mesurer contre le roi d'Irlande. On savait seulement que c'était un des barons du roi Orcan. L'issue du combat prouva que Pierre n'avait pas trop compté sur ses forces. Après une lutte acharnée qui dura depuis l'heure de prime jusqu'à none, Maraban fut renversé; Pierre lui trancha la tête et vint la présenter au roi: «Sire,» dit-il, «pensez-vous que monseigneur le roi Orcan soit purgé de l'accusation portée contre lui?—Assurément,» répond Luce, «vous en avez assez fait pour m'obliger à reconnaître en vous le meilleur chevalier de notre temps. Aussi suis-je désireux de vous retenir. Y consentez-vous?—Pour le moment, sire, je dois retourner d'où je viens.» Luce, dans l'espoir de s'attacher Pierre, avertit Orcan qu'il viendrait le visiter dans huit jours et qu'il aurait alors besoin d'entretenir le chevalier vainqueur de Maraban.