Orcan et Pierron, à leur retour, virent arriver au-devant d'eux tous les hommes de la terre, jonchant de fleurs la voie sur leur passage et criant: «Bienvenu soit le meilleur de tous les bons, le vainqueur du roi Maraban!»
Quand ils furent reposés, le roi prenant à part Pierron: «Sire chevalier, je n'oublie pas ma promesse de ne rien refuser de tout ce qu'il vous plairait me demander, fût-ce le don de ma couronne.—Grand merci, sire; je réclamerai de vous une seule chose, elle tournera mieux à votre profit que vous ne pouvez en ce moment le penser. Consentez à vous rendre chrétien.» Sans attendre la réponse du roi, il lui exposa la nouvelle croyance, la fausseté de ses idoles, la vérité de l'Évangile et les preuves de cette vérité. Si bien qu'après deux jours d'enseignements, le roi se trouva désabusé, convaincu, et demanda le baptême. Un ermite, habitant secret de la forêt du Rond-Pin, le purifia dans les eaux saintes. Tous les habitants de l'île suivirent un si bon exemple, et personne ne le fit avec plus d'ardeur que la demoiselle, fille du roi. On changea sur les fonts le nom d'Orcan en celui de Lamer; et en considération de son premier nom, l'île qu'il gouvernait ne fut plus, à partir de ce moment, connue que sous celui d'Orcanie[106].
«Maintenant,» dit le roi Lamer, «j'ai fait, Pierron, ce que vous m'avez demandé; je réclame à mon tour, beau doux ami, un don de vous; me l'accorderez-vous?—Assurément, s'il est en mon pouvoir de le faire.—Or bien, vous connaissez ma fille Camille; elle est née de rois et de reines: je vous prie de la prendre à femme, et j'entends en même temps vous saisir de mes terres et de ma couronne. Ainsi pourrez-vous me rendre le plus heureux des hommes.—Ah! sire,» dit Pierron, «je n'osais espérer tant de bonheur. J'aimais d'amour votre belle fille; jamais elle n'en eût rien su, si vous ne m'aviez auparavant permis de lui en parler.» Le roi lui tendit les bras, ils se baisèrent sur la bouche en signe de foi mutuelle. Camille fut aussitôt fiancée à Pierron; puis vinrent le mariage et les noces auxquelles assista le roi Luce qui, tout en regrettant que Pierre fût chrétien, espérait toujours qu'il voudrait bien l'accompagner jusqu'à Londres.
Mais il était loin de penser, en arrivant, que Pierre le sermonnerait assez bien pour lui faire sentir la vanité des dieux auxquels il croyait, et la vérité, la bonté de la loi de Jésus-Christ. Luce consentit à recevoir le baptême, à la condition que Pierre l'adopterait pour son compagnon d'armes et de chevalerie. Tant que Pierre vécut, il aima le roi Luce plus que tout autre, et ne laissa passer aucune occasion de le servir.
Ainsi (dit ici notre romancier) fut chrestienné le roi Luce, et avec lui tous ses hommes, par les exhortations de Pierre. Messire Robert de Boron, qui mit, avant nous, ce livre de latin en français, s'y accorde fort bien, ainsi que la vieille histoire. Toutefois, le livre de Brut ne le dit pas et ne s'y accorde aucunement. La raison, c'est que celui qui le mit en roman ne savait rien de la haute histoire du Saint-Graal. Cela suffit pour expliquer le silence qu'il a gardé sur Pierron. Mais, pour dissimuler son ignorance, il s'est contenté d'ajouter au récit qu'il adoptait, ces mots: Ainsi le racontent aucunes gens[107].
X.
DESCENDANCES.—CONCLUSION.
Pierre fut roi d'Orcanie après Lamer, et engendra dans sa femme un fils qui reçut le nom d'Herlan. Avant de mourir, il demanda que son corps fût déposé dans l'église de Saint-Philippe qu'il avait fait ériger dans la cité d'Orcanie. Son fils Herlan lui succéda, prince valeureux et loyal, qui, de la fille du roi d'Irlande, eut un fils nommé Mélian. À Mélian succéda son fils Argiste, orné de grand savoir, et qui épousa une Saxonne de haut lignage. Il en eut un fils, le roi Hédos, un des meilleurs chevaliers d'Orcanie. La femme d'Hédos, fille du roi de Norgales, fut mère du roi Loth d'Orcanie, qui épousa la sœur d'Artus, belle et plaisante entre toutes. De ce mariage vinrent quatre fils, dont l'histoire parlera longuement. Le premier et le plus fameux de tous, dans les livres bretons, fut Gauvain, bon chevalier et hardi de la main, mais trop incontinent de sa nature. Le second, Agravain, moins luxurieux, mais aussi moins bon chevalier, et le plus orgueilleux des hommes. Gaheriet, le troisième, beau, preux et hardi, eut grandement à souffrir durant sa vie et mourut assez peu glorieusement de la main soit du roi Bohor de Gannes, soit de Lancelot, je ne sais lequel. Le quatrième, Guerres, eut les vertus de prouesse et de loyauté: peut-être le meilleur des quatre et pour sa valeur égal à Gauvain, quoi qu'en disent les histoires bretonnes. Un cinquième chevalier, Mordret, passait généralement encore pour être fils du roi Loth: la vérité, c'est que le roi Artus l'avait engendré dans sa propre sœur, la reine d'Orcanie, une nuit qu'il pensait partager la couche de la belle dame d'Irlande. Ses regrets et ceux de la reine furent grands quand ils reconnurent la méprise. C'était d'ailleurs avant son mariage avec la noble et belle Genièvre[108].
Suivons maintenant les dernières gestes des deux Joseph. Éliab ou Enigée, femme de Joseph d'Arimathie, mourut à Galeford et fut ensevelie dans une abbaye voisine. Joseph d'Arimathie dut à son tour quitter le siècle pour se réunir à Jésus-Christ qui l'avait tant aimé. On l'enterra dans l'abbaye de Glare, en Écosse.
Restaient l'évêque Josephe et son frère Galaad. En laissant Pierre avec Pharan près du tombeau de Canaan, Josephe avait pris le chemin d'Écosse et répandu la semence évangélique dans toutes les parties de ce royaume et de l'Irlande. Il revint à Galeford et rendit grâces à Dieu de voir la ville accrue d'églises, d'abbayes et de population.
Surtout il fut surpris de retrouver son frère Galaad qu'il avait laissé petit enfant, beau, vigoureux, sensé, adroit aux armes et nouvellement armé chevalier de la main de son oncle Nascien, le roi de Northumberland.