Bientôt il reçut un message de la part des gens du royaume d'Hofelise qui lui demandaient un roi, à la place de celui qu'ils avaient perdu. Josephe ne voulut pas leur répondre avant d'avoir pris conseil au duc Ganor et au roi Nascien. «Sire,» dirent-ils, «notre avis est que vous ne pouvez choisir un prince plus propre à gouverner cette terre que votre frère Galaad, dont on connaît déjà la prouesse et la prud'homie. Si nous le désignons, c'est moins en considération de vous que dans la pensée de faire une chose agréable au Seigneur-Dieu.»
Josephe ne s'en tint pas à ce premier conseil. Il invita douze des plus prud'hommes et des plus sages du pays d'Hofelise à venir conférer avec lui: il demanda leur avis sur le roi qu'il convenait de choisir. Tous firent la même réponse; si bien que Josephe appelant Galaad: «Tenez, beau frère,» dit-il, «je vous investis du royaume d'Hofelise, par le conseil des prud'hommes de cette terre. Je savais que vous méritiez de porter couronne; mais comme vous êtes mon frère, je ne vous aurais pas choisi, si les autres ne vous eussent volontairement désigné d'eux-mêmes.»
Ils partirent, Josephe, Nascien, Ganor et Galaad, pour la terre d'Hofelise. Reçus à grande joie et grandes fêtes par le peuple de la contrée, Galaad fut couronné pompeusement le jour de Pentecôte, dans la cité de Palagu, alors la plus importante du pays. Ce fut l'évêque Josephe qui le sacra, et répandit sur lui la sainte huile. Galaad régna glorieusement et se fit si bien aimer, qu'en mémoire de lui la terre perdit son ancien nom d'Hofelise pour prendre celui de Galles qu'elle conservera jusqu'à la fin des siècles.
Un soir que le roi Galaad chevauchait seul au travers d'une grande plaine, après avoir chassé toute la journée, il perdit la trace de ses hommes et de ses chiens, ne sut pas retrouver son chemin et ne réussit qu'à s'égarer davantage. La lune qui l'avait longtemps éclairé avait cessé de luire quand, à l'heure de minuit, il distingua devant lui une grande flamme qui semblait jaillir d'une fosse ouverte. Il s'approche, et bientôt il entend une voix: «Galaad, beau cousin, c'est par mon péché que j'ai mérité les tourments que je souffre.» Le roi surpris dit à son tour: «Chose qui me parles et qui te dis mon cousin, apprends-moi qui tu es.—Je suis Siméon, dont tu as souvent entendu parler. C'est moi qui voulus tuer Pierron. Je ne te demande pas de prier pour que mon supplice cesse entièrement; daigne seulement implorer la bonté de Dieu pour qu'il soit un peu moins cruel et moins douloureux.—Siméon» reprit Galaad, «j'ai souvent entendu parler de toi. Tu es bien de ma parenté, tu peux donc être assuré que je ferai ce que tu demandes. Je fonderai une abbaye dans laquelle on ne cessera de prier pour toi, et je recommanderai qu'on y transporte mon corps quand mon âme en sera séparée. Mais, dis-moi, les tourments que tu souffres finiront-ils un jour?—Oui, mais au temps du roi Artus, quand viendra m'en délivrer un chevalier du même nom que toi. À lui seul est réservé le pouvoir d'éteindre le feu qui me tourmente, parce qu'il sera le plus chaste et le plus pur de tous ceux qui auront avant lui vécu.»
Galaad ayant quitté Siméon retrouva la voie perdue, revint à ses gens, et, sans perdre de temps, appela maçons et charpentiers pour construire une abbaye qu'il dédia à la sainte Trinité. Ce fut là que, d'après ses ordres, on l'ensevelit, après qu'on l'eut revêtu de ses armes, chausses et haubert, le heaume à son côté, la couronne à ses pieds. La lance posée sur son corps ne dut jamais être levée par un autre que Lancelot du Lac, comme on le verra dans la suite de l'histoire. Or Galaad avait épousé la fille du roi des Îles-Lointaines; il en eut un fils, nommé Lianor, roi de Galles après lui. De Lianor descendait en droite ligne le roi Urien de Galles, qui fit tant de prouesses au temps d'Artus, et fut chevalier de la Table ronde. Urien perdit la vie dans les plaines de Salebière, durant la dernière bataille où mourut Mordret et où le roi Artus fut mortellement navré.
Ainsi descendaient les rois de Galles en ligne directe de Joseph d'Arimathie, père de Galaad.
Josephe se consola de la mort de son père et de sa mère, en recevant un message du roi Mehaignié qui le priait de venir le visiter. «Sire,» dit en le voyant Mordrain, «soyez le bienvenu! j'ai grandement désiré de vous revoir. Comment le faites-vous?—Mieux que je n'ai fait depuis longtemps, sire roi; car, avant l'heure des prochaines primes, je dois passer de ce siècle à la vie éternelle.
«—Hélas!» dit en pleurant Mordrain, «faut-il prendre aussi congé de vous, et seul demeurer sur cette terre d'exil! Par vous et par la lumière dont vous m'avez éclairé, j'ai quitté mon pays et mes hommes. Si je vous perds, laissez-moi du moins vos armes pour me servir de réconfort et de remembrance.—Volontiers,» répond Josephe; «faites apporter l'écu que je vous donnai, quand vous allâtes combattre Tolomé Seraste.»
Comme on apportait l'écu, il prit à Josephe un violent saignement de nez. Il humecta les doigts dans le sang qu'il répandait et traça sur l'écu une large croix vermeille. «Voilà, sire, le souvenir que je vous laisse. Tant que durera l'écu, la croix qui le traverse conservera son éclat et sa fraîcheur. Que personne n'essaye de suspendre l'écu à son cou, s'il ne veut être aussitôt puni, jusqu'au dernier des bons, le vaillant, le chaste Galaad, auquel il sera donné de le porter.»
Le roi voulut qu'on approchât l'écu de son visage; il le baisa à plusieurs reprises, puis demanda à Josephe dans quel endroit il convenait de le garder. «Il restera,» dit Josephe, à cette place, jusqu'au jour où vous apprendrez le lieu que Nascien aura choisi pour sa sépulture. Vous le ferez déposer sur sa tombe, et c'est là que viendra le prendre le bon chevalier Galaad, cinq jours après avoir été armé chevalier.»