Josephe mourut le lendemain au point du jour et fut enterré dans l'abbaye de Glare, en Écosse, auprès de son père. Il y avait, dans le temps que son âme passa dans l'autre monde, une grande famine en Écosse; elle cessa tout à coup, à l'arrivée de son corps. D'autres miracles avertirent les gens du pays de la vénération qu'ils devaient à jamais témoigner pour ses reliques.

Il ne faut pas oublier que Josephe, avant de mourir, avait revêtu son cousin Alain le Gros du don du Saint-Graal, en lui laissant la liberté d'en revêtir après lui celui qu'il jugerait le plus digne d'un pareil honneur. Alain s'éloigna de Galeford, emmenant avec lui ses frères, tous mariés, à l'exception de Josué. Il marcha sans autre direction que celle de Dieu et parvint ainsi dans le pays de la Terre Foraine, dont le roi, depuis longtemps frappé de lèpre, accepta le baptême en récompense de sa guérison miraculeuse. Ce roi s'appelait Calafer; Alain, en le baptisant, changea son nom en celui d'Alfasan. Alfasan avait une fille qu'il donna en mariage à Josué, frère d'Alain.

Celui-ci avait déposé le saint vaisseau dans la grande salle du palais d'Alfasan; le roi voulut dormir, la nuit des noces de sa fille, dans une chambre voisine. Après le premier somme, il ouvre les yeux et regarde autour de lui. Sur une table ronde d'argent se trouvait le Graal: au-devant, un homme, revêtu des ornements sacerdotaux, semblait officier; à l'entour, nombre de voix rendaient grâce à Notre-Seigneur. Alfasan ne voyait pas d'où les chants partaient, seulement il entendait un immense battement d'ailes, comme si tous les oiseaux du ciel eussent été là rassemblés. L'office achevé, le saint vaisseau fut reporté dans la grande salle, et le roi vit entrer un homme de feu, armé d'un glaive: «Alfasan,» lui dit-il, «il est à peine un homme assez saint parmi ceux qui vivent aujourd'hui, qui puisse reposer ici sans recevoir le châtiment de sa témérité.» En même temps, il laisse aller son glaive et lui perce les deux cuisses d'outre en outre. «C'est ici,» dit-il, «le palais aventureux, où nul ne doit à l'avenir pénétrer, s'il n'est le meilleur des bons chevaliers.»

Le lendemain, le roi raconta ce qui lui était arrivé et la punition qu'il avait reçue. Il mourut à quelques jours de là. Dans les âges suivants, tout chevalier assez hardi pour méconnaître cette défense était trouvé mort le lendemain dans son lit. Le seul Gauvain, en considération de ses prouesses, en sortit vivant, mais après avoir subi tant de honte et d'ennui qu'il eût donné le royaume de Logres pour n'y être pas entré.

Le Palais aventureux avait été construit au milieu d'une ville nouvelle, qui, en l'honneur du Saint-Graal, fut appelée Corbenic, mot qui, en chaldéen, répondrait au français: le très-saint vase. Le roi Alfasan fut enterré dans une église de cette ville, dédiée à Notre-Dame.

De Josué et de la fille du roi Alfasan naquit Almonadap, marié à l'une des filles du roi Luce de la Grande-Bretagne. Ses successeurs furent le bon Cartelois, Manuel et Lambour, tous rois de la Terre Foraine, tous surnommés Riches pêcheurs.

Ce dernier roi Lambour eut à soutenir la guerre contre un puissant voisin, nommé Narthan, et nouvellement converti. Narthan, vaincu dans une grande bataille, avait fui jusqu'à la mer, quand il vit approcher une nef si merveilleusement belle que, par curiosité et pour esquiver la poursuite des vainqueurs, il y entra et vit sur le lit l'épée dont on a déjà parlé. C'était, en effet, la nef que Nascien avait vue jadis arrêtée devant l'Île Tournante; c'était l'œuvre du grand roi Salomon.

Narthan tira l'épée du fourreau, revint sur ses pas, et, rencontrant le roi Lambour, haussa la lame, le frappa sur le heaume: l'arme était si tranchante qu'elle fendit en deux le heaume, le corps du roi et le cheval qu'il montait. Tel fut le premier essai de l'épée de Salomon. Mais la mort du roi fut le signal de grands malheurs; la Terre Foraine et le pays de Galles demeurèrent longtemps sans culture, si bien qu'on changea pour un temps le nom des deux royaumes en celui de Terre Gaste ou déserte. Pour le roi Narthan, après l'épreuve qu'il avait faite de la bonne trempe de l'épée, il voulut aller la remettre dans le fourreau. Mais, au moment où il la replaçait, lui-même tomba frappé de mort subite auprès du lit, et son corps demeura là gisant, jusqu'au moment où vint l'en tirer une pucelle, au temps de la fin des aventures. Car les lettres qu'on lisait à l'entrée de la nef de Salomon empêchaient quiconque en prenait connaissance de passer outre.

Lambour eut pour successeur le roi Pelehan, surnommé le Mehaignié, pour avoir perdu l'usage de ses deux jambes. Il ne devait en être guéri que par Galaad, le bon chevalier[109]. De Pelehan descendit le roi Pheles ou plutôt Pelles, beau chevalier, dont la fille passa de beauté toutes les autres femmes de la Grande-Bretagne, à l'exception de la reine Genièvre. C'est en cette demoiselle que Lancelot engendra Galaad, celui qui devait mettre à fin toutes les aventures. Il est vrai qu'il fut conçu en péché, mais Dieu n'eut égard qu'aux grands et vaillants princes dont il était descendu et à ses bonnes œuvres personnelles.

Passons maintenant à Nascien, devenu roi de Northumberland, et à son fils Célidoine, devenu roi de Norgales. Le même jour moururent les deux sœurs Saracinthe et Flégétine, et le roi Nascien. Les reines furent ensevelies dans l'abbaye, résidence du roi Mehaignié; pour Nascien, il préféra reposer dans une abbaye plus éloignée, où Mordrain ne manqua pas de faire porter l'écu que le seul Galaad devait avoir le droit de pendre à son cou.