Célidoine vécut douze ans après son père et se fit aimer de ses peuples autant que lui-même aima le Seigneur. Il était grand clerc et savait surtout lire dans les astres; si bien qu'ayant reconnu l'approche de plusieurs années de disette, il fit faire avant qu'elles arrivassent de grands amas de blé qui maintinrent en abondance le Norgales, tandis que tous les autres pays étaient en proie à la famine. Et ce n'est pas tout: les Saxons, apprenant qu'on trouvait du blé dans le royaume de Norgales, armèrent une flotte et firent une descente sur les côtes. Célidoine, averti de leur arrivée par les astres, ne leur laissa pas le temps de mettre leurs chevaux à terre; il parut à la tête d'une armée formidable et les extermina sans trouver la moindre résistance.

Célidoine fut enseveli à Kamalot, et eut pour successeur son fils Narpus. Nascien II succéda à Narpus, Élain le Gros à Nascien II, Jonas à Élain. Ce Jonas, ayant quitté la terre de son père pour aller en Gaule, épousa la fille du roi Mathanas. Un fils qu'il eut, nommé Lancelot, revint dans la Grande-Bretagne, hérita du Norgales, et prit à femme la fille du roi d'Irlande. Mais il renvoya dans les Gaules ses deux fils, qui partagèrent les domaines du roi Mathanas, leur aïeul. L'aîné, Ban, fut roi de Benoïc; le second, Bohort, fut roi de Gannes. Ban eut deux enfants, l'un bâtard, l'autre légitime. Le bâtard fut Hector des Mares, l'autre le très-renommé Lancelot du Lac. Pour le roi Bohort, ses deux fils furent Lyonel et Bohort. Et maintenant que nous avons fait le compte de la descendance royale du lignage de Joseph d'Arimathie, nous terminerons par le récit de ce qui advint au roi Lancelot, père des deux rois Ban et Bohort.

Près d'une ville de son domaine s'élevait le château de Bellegarde, habité par une dame de sa parenté, des plus belles et des plus vertueuses femmes de son temps: elle vivait dans une mortification continuelle; mais, en dépit de son désir d'échapper à l'attention des autres, il en fut d'elle comme d'un cierge dont la clarté ne peut se dissimuler, quand il est posé sur le chandelier. Le roi Lancelot entendit parler des perfections de la dame et désira la mieux connaître. Bientôt sa compagnie lui fut si agréable qu'à la faveur des mêmes sentiments de vertu et de piété, il s'établit entre eux un commerce de l'amitié la plus tendre et la plus pure. Peu de jours passaient sans qu'ils se visitassent l'un l'autre, si bien que les méchantes gens ne tardèrent pas à le remarquer pour en médire. «Le roi,» disaient-ils, «aime cette dame d'un fol amour, et l'on ne comprend pas que son mari n'en ressente aucun ombrage.» Le frère du châtelain lui dit un jour: «Comment souffrez-vous que le roi Lancelot vive avec votre femme comme il le fait? Pour moi, je m'en serais depuis longtemps vengé.—Frère,» répondit le châtelain, «croyez que si je pensais avoir la preuve des intentions que vous prêtez au roi, je ne le souffrirais pas un instant.» Tant lui dit le frère que le mari demeura convaincu de son déshonneur. On était alors aux derniers jours de carême, et, la sainteté du temps ajoutant à la ferveur de la dame et du roi, ils se plaisaient mieux que jamais à ranimer mutuellement leur amour des choses spirituelles. Le jour du vendredi saint, le roi sortit pour aller visiter un ermitage situé au milieu de la Forêt Périlleuse, et entendre le service divin. Il n'avait avec lui que deux serviteurs. Il arrive, se confesse, reprend le même chemin, et bientôt, ayant soif, il s'arrête devant une belle fontaine et s'incline pour y puiser de l'eau. Le duc l'avait secrètement suivi; quand il le vit penché sur l'eau, il s'approcha et le frappa de son épée: la tête détachée du tronc tomba dans la fontaine. Non content d'avoir ainsi tué le roi Lancelot, il voulut reprendre la tête et la couper en morceaux; à peine eut-il plongé la main dans la fontaine que l'eau, jusqu'alors très-froide, se prit à bouillonner d'une telle violence que le duc eut à peine le temps de retirer ses doigts devenus charbons. Il reconnut alors qu'il avait offensé Dieu, et que sa victime était innocente du crime dont il avait cru tirer vengeance. «Prenez ce corps,» dit-il aux deux sergents, «mettez-le en terre, et que personne ne sache de quelle façon est mort le roi.» Ils enterrèrent Lancelot près de l'ermitage, et reprirent le chemin du château. Comme ils en approchaient, un enfant vint dire au duc: «Vous ne savez pas les nouvelles, sire? Les ténèbres couvrent votre château; ceux qui s'y trouvent ne voient goutte, et cela, depuis midi.» C'était précisément l'heure où le duc avait frappé le roi. «Je vois,» dit-il alors à ses compagnons, «que nous avons mal exploité; mais je veux juger par moi-même de ces ténèbres.» Il s'approcha, franchit le seuil de la première porte; aussitôt un côté des créneaux se détachant de la muraille tomba sur lui et l'écrasa. Telle fut la vengeance prise par Notre-Seigneur de la mort du roi Lancelot. Depuis ce jour, la fontaine de la Forêt Périlleuse ne cessa de bouillir jusqu'au moment où Galaad, le fils de Lancelot, vint la visiter.

Il y eut une autre merveille plus grande encore. De la tombe dans laquelle on avait déposé le corps du roi sortirent, à partir de ce moment, des gouttes de sang qui avaient la vertu de guérir les blessures de ceux qui en humectaient leurs plaies. Si bien qu'il y avait, sur le chemin qui conduisait à la fontaine, un concours de gens navrés qui venaient y chercher leur soulagement.

Or il arriva qu'un jour un lion, poursuivant un cerf, l'atteignit devant cette tombe et le tua. Comme il commençait à le dévorer, survint un second lion qui lui disputa la proie: ils se prirent des dents et des ongles, jusqu'à ce que de guerre lasse ils s'arrêtèrent, labourés de plaies mortelles. L'un des lions s'étendit sur la tombe, et, voyant que des gouttes de sang en jaillissaient, il les recueillit sur sa langue, en lécha ses plaies, qui sur-le-champ se refermèrent. L'autre lion imita son exemple et fut également guéri; si bien que les deux animaux, en se regardant, perdirent toute envie de recommencer le combat, et, bien plus, devenus grands amis, ils ne voulurent plus se quitter. L'un se coucha au chevet, l'autre au pied de la tombe, comme pour la dérober à tous les yeux. Quand les chevaliers y venaient pour humecter leurs plaies du sang salutaire, les lions les empêchaient d'approcher et les étranglaient s'ils tentaient de le faire. Quand la faim les prenait, l'un allait en chasse, l'autre demeurait à la garde de la tombe. La merveille dura jusqu'au temps de Lancelot du Lac, qui combattit les lions et les mit tous deux à mort.

FIN DU SAINT GRAAL.

TRANSITION.

Robert de Boron nous avait avertis, dans les derniers vers de Joseph d'Arimathie, qu'il laissait les branches de Bron, d'Alain, de Petrus et de Moïse, promettant de les reprendre quand il aurait pu lire le roman nouvellement publié du Saint-Graal. Ce roman nous a donné la suite des récits commencés par Robert; on y trouve en effet la conclusion des aventures de Petrus, d'Alain et de Bron: ce qui s'y voit ajouté au compte de Moïse nous prépare à ce qu'on en devra dire à la fin du Lancelot. Que Boron ait continué son poëme sur les mêmes données, ou qu'il ait renoncé à le continuer, peu nous importe: il n'aurait pu que suivre la ligne tracée par l'auteur du Saint-Graal. Ainsi, d'un côté, il a pu renoncer à l'espèce d'engagement qu'il avait pris; de l'autre, on conçoit le peu de soin qu'on aura mis à conserver la suite de ses premiers récits, s'il les avait en effet continués.

En attendant que ce livre du Graal lui tombât entre les mains, Boron s'attacha à une autre légende, celle de Merlin. Pour la composer, il n'avait pas besoin du Saint-Graal; il lui suffisait d'ouvrir le roman de Brut, de notre Wace[110], traducteur de l'Historia Britonum de Geoffroi de Monmouth, et de laisser, sur cette première donnée, un peu de champ libre à son imagination.

Il écrivit encore ce livre en vers, comme la suite du Joseph d'Arimathie. Nous n'avons conservé de cette continuation que les cinq cents premiers vers; le temps a dévoré le reste. Mais, comme nous avons déjà dit, l'ouvrage entier fut heureusement réduit en prose vers la fin du douzième siècle, fort peu de temps après la publication du poëme; et les exemplaires nombreux tirés de cette habile réduction suppléent à l'original que l'on n'a pas retrouvé.