Le Merlin finit avec le récit du couronnement d'Artus: on l'a prolongé, dans la plupart des copies qui nous restent, jusqu'à la mort du héros breton. Ainsi, de deux ouvrages composés par deux auteurs, on a fait l'œuvre unique d'un seul auteur. C'est aux assembleurs du treizième siècle qu'il est juste de faire remonter cette confusion[111]. Ce qu'ils ont appelé la seconde partie du Merlin doit porter le nom de roman d'Artus, et ne peut être de Robert de Boron; il nous sera facile de le prouver.

Io Robert de Boron, après avoir raconté le couronnement d'Artus, reconnu par les rois et barons feudataires pour fils et héritier d'Uter-Pendragon; après l'avoir fait sacrer par l'archevêque Dubricius, et couronner par les rois et barons, conclut par ces mots:

«Ensi fu Artus esleu et fait rois dou roiaume de Logres, et tint la terre et le roiaume longuement en pès.» (Msc. 747, fol. 102.)

Mais au début de l'Artus, dont la première laisse suit immédiatement la dernière du Merlin, nous voyons les rois feudataires indignés d'être convoqués par un roi d'aventure qu'ils ne reconnaissent pas pour le fils d'Uter-Pendragon et qu'ils n'ont pas couronné. En conséquence, ils lui déclarent une guerre à mort.

Est-ce le même auteur qui, d'une ligne à l'autre, se serait ainsi contredit?

IIo Robert de Boron avait promis, en finissant le Joseph d'Arimathie, de reprendre la suite des aventures d'Alain le Gros, quand il aurait lu le grand livre du Graal, où elles devaient se trouver, et où elles se trouvent effectivement.

Le Saint-Graal avait paru, dans le temps même où il achevait le Joseph; il avait donc pu le lire pendant qu'il écrivait le Merlin. C'est pourquoi, se trouvant alors en état d'acquitter une partie des promesses qu'il avait faites, il finit le Merlin par ces lignes qu'un seul manuscrit nous a conservées:

«Et tint le roiaume longtems en pès. Et je, Robers de Boron qui cest livre retrais.... ne doi plus parler d'Artus, tant que j'aie parlé d'Alain, le fils de Bron, et que j'aie devisé par raison por quelles choses les poines de Bretaigne furent establies; et, ensi com li livres le reconte, me convient à parler et retraire qués hom fu Alain, et quele vie il mena et qués oirs oissi de lui, et quele vie si oir menerent. Et quant tems sera et leus, et je aurai de cetui parlé, si reparlerai d'Artu et prendrai les paroles de lui et de sa vie à s'election et à son sacre.» (Man. no 747, fol. 102 vo)[112].

Ces lignes, que les assembleurs ont senti la nécessité de supprimer, appartenaient évidemment à la première rédaction en prose du poëme de Merlin, et répondent aux derniers vers perdus de ce poëme. Mais, au lieu de trouver après le Merlin, comme l'annonçait Robert de Boron, cette histoire d'Alain et de sa postérité, nous passons aujourd'hui sans intermédiaire au récit des guerres soulevées par les barons, aussitôt après le couronnement d'Artus.

Voici la conclusion à tirer de ce double rapprochement: