1o Robert de Boron n'a pas eu de part au livre du Saint-Graal, écrit dans le temps même où il composait le Joseph d'Arimathie.
2o Après avoir pris connaissance du Graal, il eut l'intention de continuer, sinon les histoires de Bron et de Petrus, au moins celle d'Alain le Gros.
3o Les assembleurs, trouvant l'histoire d'Alain suffisamment éclaircie dans le Graal, ont laissé de côté la rédaction poétique qu'en avait faite Robert de Boron; ils y ont substitué le livre d'Artus, qu'ils se contentèrent de raccorder, tant bien que mal, au livre de Merlin pour en devenir la continuation.
Ainsi le livre qu'on appelle aujourd'hui le roman de Merlin contient deux parties distinctes. La première, qui seule doit conserver le nom de Merlin, est l'œuvre réduite en prose de Robert de Boron. La seconde, dont le vrai nom est le Roman d'Artus, sort d'une main anonyme, peut-être la même à laquelle on devait déjà le Saint-Graal.
J'ai si longtemps hésité avant de m'arrêter à ces conclusions, qu'on me pardonnera peut-être d'y revenir à plusieurs reprises, comme pour mieux affirmer le résultat de mes recherches successives. Je n'ai pas dissipé tous les nuages, éclairci toutes les obscurités; mais ce que j'ai découvert, je crois l'avoir bien vu; et si je ne me suis pas trompé, c'est un pas de plus fait sur le terrain de nos origines littéraires.
Le magnifique début du Merlin se lie à l'ensemble de la tradition et des croyances bretonnes. Pour justifier l'autorité des prophéties attribuées à ce personnage, il fallait reconnaître à leur auteur une nature et des facultés supérieures à la nature et aux facultés des autres hommes. On n'osa pas mettre Merlin en commerce direct avec Dieu, et le placer sur la même ligne que les Daniel et les Isaïe; mais on admit, d'un côté, que le démon avait présidé à sa naissance, de l'autre, qu'il avait été purifié de cette énorme tache originelle par la piété, l'innocence et la chasteté de sa mère. C'est à Robert de Boron que nous croyons pouvoir accorder l'honneur de cette belle création de la mère de Merlin: pure, humble et pieuse, telle que la Vierge Marie nous est elle-même représentée. Fils d'un ange de ténèbres ennemi des hommes, Merlin aurait dû plutôt venir en aide aux méchants, aux oppresseurs de son pays; il n'eût pas connu les secrets de l'avenir, car, ainsi que l'avait fait remarquer Guillaume de Newburg[113], les démons savent ce qui a été, non ce que l'avenir réserve. Mais la mère de Merlin, victime d'une illusion involontaire, ne devait pas être punie dans son fils. Dieu donna donc à Merlin des facultés supérieures qui, formant une sorte d'équilibre avec celles qu'il tenait de son père, lui permirent de distinguer le juste et le vrai, en un mot, de choisir entre la route qui descendait à l'enfer et celle qui montait au paradis. On pouvait donc, sans offenser Dieu, croire à ses prophéties, et la Bretagne pouvait l'honorer comme le plus zélé défenseur de son indépendance. C'est ainsi que le démon qui l'avait mis au monde pour en faire l'instrument de ses volontés, vit tous ses plans déjoués, et n'en recueillit qu'un nouveau sujet de confusion.
De cette première création, l'imagination poétique de la race bretonne a su tirer un admirable parti. Merlin a non-seulement la connaissance parfaite de l'avenir et du passé; il peut revêtir toutes les formes, changer l'aspect de tous les objets. Il voit ce qui peut conduire à l'heureux succès des entreprises; il est naturellement bon, juste, secourable. Cependant le démon ne perd pas tous ses droits; Merlin ne peut surmonter les exigences de la chair, il ne commande pas à ses sens; il a, pour les faiblesses de ses amis, des prévenances qu'il serait impossible de justifier. Lui-même est tellement désarmé devant les femmes que, tout en voyant l'abîme dans lequel Viviane veut le plonger, il n'aura pas la force de s'en détourner.
J'ai dit que Robert de Boron avait trouvé dans Geoffroy de Monmouth les éléments du livre de Merlin; quelle énorme distance cependant entre les récits du moine bénédictin et la grande scène par laquelle va débuter le romancier français! Scène toute biblique, que seront heureux d'imiter les plus grands poëtes des trois derniers siècles, les Tasse, les Milton, les Goethe et les Klopstock. Aucun d'eux cependant ne connaissait peut-être l'œuvre qui les avait devancés; mais quand une forme est introduite dans l'expression et le développement des sentiments et des idées, c'est un nouvel élément de conception mis à la portée de tous; et ceux qui ne dédaignent pas de s'en servir n'ont pas besoin de connaître celui qui l'a pour la première fois employé. D'ailleurs le début du Merlin doit beaucoup lui-même aux premiers chapitres de Job, et aux beaux versets dialogués de la liturgie pascale: Attollite portas, Principes, vestras...—Quis est iste rex gloriæ? versets eux-mêmes empruntés à l'évangile apocryphe de Nicodème[114]. Arrêtons-nous, et laissons la parole à Robert de Boron.
TABLE
DES NOMS DE LIEUX ET DE PERSONNES
CITÉS DANS L'INTRODUCTION[115].
A.