Lancelot se sentit ému de compassion. «Comment! dit-il, vous êtes gentil homme et vous vous désolez pour mauvaise fortune! Sauf la perte d'un ami, ou la honte qu'on n'aurait pas moyen d'effacer, cœur d'homme doit-il mener grand deuil?»

Le valet comprit à ces mots que l'enfant était de haut lieu. «Sire, répondit-il, je ne pleure pas de bien perdu ou de honte que j'aie reçue: mais je suis ajourné à la cour du roi Claudas, où je dois combattre un traître qui pour une affaire de femmes a surpris dans son lit et tué sans défense un preux chevalier de ma parenté. J'étais parti hier soir de mon logis, accompagné de plusieurs amis: le traître me fit épier dans le bois où je devais passer; des gens armés sortirent d'une embuscade, nous attaquèrent à l'improviste et blessèrent mon cheval auquel il resta cependant assez de vie pour me tirer de ce guet-apens. Un prud'homme que je rencontrai me donna celui-ci; mais je l'ai si vivement éperonné pour arriver à temps, qu'il refuse maintenant d'avancer. Ainsi, j'ai vu mourir ceux qui m'accompagnaient sans les venger, et je ne serai pas demain à la cour du roi.

«—Mais, fait Lancelot, si vous aviez un bon cheval, pourriez-vous arriver à temps?—Assurément, quand bien même je ferais à pied le dernier tiers de la route.—Vous ne serez donc pas honni, faute d'un cheval.»

Il descend, et donne au valet son bon roncin. Le valet consolé, ravi, monte et s'éloigne en prenant à peine le temps de remercier. Pour Lancelot, il replace le chevreuil sur la croupe de son nouveau cheval qu'il suit à pied, tenant le brachet en laisse.

Il n'avait pas fait grand chemin quand vient à passer un vavasseur sur un palefroi, la verge en main, et devant lui deux lévriers en laisse. C'était un homme déjà sur le retour d'âge; aussi Lancelot s'empressa-t-il de le saluer. «Que Dieu, beau sire, vous maintienne et fasse croître! répond le vavasseur; qui êtes-vous?—De ce pays.—Mon enfant, vous êtes aussi beau que bien enseigné. Voulez-vous bien me dire d'où vous venez?—De chasser, comme vous voyez; je vous ferais part de ma venaison, si vous le souhaitiez; elle ne saurait, je pense, être mieux employée.—Cher et bel enfant, grand merci! une offre faite de si bonne grâce ne doit pas être refusée. D'ailleurs, le don vient bien à propos: j'ai marié ma fille aujourd'hui, j'étais allé chasser dans l'espoir de rapporter de quoi réjouir ceux qui sont de la noce; mais je revenais sans avoir rien pris.» Le vavasseur alors descend, détache le chevreuil et demande à l'enfant quelle part il entend lui faire. «Sire, dit Lancelot, n'êtes-vous pas chevalier? emportez le chevreuil tout entier, il ne peut être mieux employé que pour les noces d'une demoiselle.»

Le vavasseur est charmé de si généreuses paroles: «Ah! bel enfant, ne viendrez-vous pas avec moi? Ne me laisserez-vous aucun moyen de reconnaître tant de courtoisie?—Mes compagnons, reprit Lancelot, s'inquiètent en ce moment de ce que je suis devenu. À Dieu soyez-vous recommandé!» Et il s'éloigna du vavasseur, qui tout en le suivant des yeux cherchait à se rendre compte de ce que les traits du jeune chasseur lui rappelaient. «Oh! oui, se dit-il tout à coup, c'est au roi Ban qu'il ressemble.» Et revenant sur ses pas, il rejoint bientôt Lancelot que son mauvais chasseur avait peine à traîner. «Bel enfant, lui dit-il, veuillez me dire qui vous êtes: vous m'avez remis en mémoire un noble prud'homme autrefois mon seigneur.—Quel était ce prud'homme?—C'était le roi Ban de Benoïc, et ce pays dépendait de sa terre. Il en a été dépouillé et son jeune fils déshérité.—Et qui donc l'en déshérita?—Un roi voisin nommé Claudas de la Terre déserte. Oh! si vous êtes le fils du roi Ban, au nom de Dieu, ne me le cachez pas. Vous trouverez en moi le sergent le plus fidèle, le chevalier le plus désireux de vous garder.—Sire, fait Lancelot, fils de roi ne suis-je pas; cependant il m'arrive souvent d'être ainsi nommé, et je vous aime pour me l'avoir rappelé.» Le vavasseur reprit: «Enfant, qui que vous soyez, vous venez assurément de bonne race. Voyez ces deux lévriers, il n'en est pas de meilleurs au monde. Prenez un des deux, je vous prie.» Lancelot regardant les lévriers: «Je le veux bien et je vous en rends grâces; mais donnez-moi le meilleur.» Le vavasseur sourit et lui met aux mains la chaîne qui retenait le lévrier. Puis ils se séparèrent en se recommandant à Dieu.

Ne demeura guère que l'enfant rejoignît son maître et trois des compagnons: ils s'étonnèrent de le voir revenir sur un maigre roncin, tenant deux chiens en laisse, l'arc passé au col, le carquois à la ceinture. «Ce cheval n'est pas à vous, dit le maître; qu'est devenu le vôtre?—Je l'ai donné.—Et celui-ci, où l'avez vous pris?—On me l'a donné.—Je n'en crois rien: par la foi que vous devez à ma dame, qu'avez-vous fait?» L'enfant, qui n'eût voulu pour rien au monde se parjurer, dit l'échange du roncin, la rencontre du chevalier, le don de son chevreuil.—«Comment, reprend sévèrement le maître, avez-vous pu donner un bon roncin qui n'était pas à vous, et la venaison des forêts de ma dame?—Ne vous courroucez pas, maître; ce lévrier vaut deux bons roncins.—Par Sainte Croix! vous avez agi follement, et pour vous ôter la pensée de recommencer ...» Il n'achève pas, mais il lève la main et la laisse lourdement tomber sur l'enfant qu'il abat du cheval. Lancelot se relève, sans jeter un cri, sans faire une plainte. «J'aime pourtant mieux, dit-il, ce lévrier que deux roncins.» Le maître, de plus en plus irrité, saisit une de ces verges flexibles qu'on nomme encore courgie, et en cingle les côtes du pauvre lévrier qui jette de longs cris. Lancelot avait reçu patiemment la buffe de son maître, mais, en voyant frapper son chien, il entre dans une rage furieuse et, s'élançant sur le maître, il le frappe du bois de son arc, au point de lui entr'ouvrir le crâne et d'en faire jaillir le sang. L'arc s'était brisé, il en reprend les tronçons, revient au maître et lui en donne encore sur les bras, les épaules. Vainement les trois compaignons essaient de le retenir, il se retourne vers eux, tire trois flèches de sa trousse et menace de les frapper s'ils osent avancer. Ils aiment mieux lui céder la place: alors, montant sur un de leurs chevaux, l'enfant soulève le lévrier, le place devant lui, le brachet derrière, et c'est ainsi qu'ils arrivent à l'entrée d'une lande où broutait un troupeau de biches[15]. D'un premier mouvement il lève la main pour prendre son arc, et ne le trouvant plus: «Ah! maudit soit le maître, dit-il, qui m'empêche d'atteindre une de ces biches!» Et tout en regrettant d'avoir manqué une si belle occasion, il arrive au lac, franchit la porte, descend de cheval, salue sa dame et lui montre avec orgueil le beau lévrier qu'il ramène. Mais le maître ruisselant de sang avait déjà fait sa plainte. «Fils de roi,» dit la dame, d'un ton qui voulait paraître irrité, «comment n'avez-vous pas craint d'outrager ainsi le maître aux soins duquel je vous avais confié?

«—Madame, répond Lancelot, il n'a pas rempli sa charge, car il s'est avisé de me reprendre d'avoir bien fait. J'ai souffert qu'il me frappât, mais je n'ai pu voir frapper mon beau lévrier. Le maître a fait plus encore; il m'a empêché de tuer une belle biche que j'aurais eu grande joie à vous rapporter.» La dame l'écoute avec un plaisir secret; mais elle le voit sortir en jetant au maître un regard menaçant et elle le rappelle: «Comment avez-vous pu donner un roncin, une venaison qui ne vous appartenaient pas; comment n'avez-vous pas hésité à frapper le maître auquel vous deviez obéir en tout?—Dame, je le sais: tant que je serai sous votre garde, il me conviendra de prendre beaucoup sur moi. Un jour, peut-être, s'il plaît à Dieu, recouvrerai-je ma liberté. Cœur d'homme, je le sens, est mal à l'aise en restant trop longtemps sous la garde des autres; il doit renoncer parfois à ce qui le ferait monter en prix. Je ne veux plus avoir de maître; je dis maître, non seigneur ou dame. Mais malheur à fils de roi qui, donnant volontiers ce qu'il a, ne peut donner ce qui est aux autres!—Comment! reprend la dame, pensez-vous que j'aie dit la vérité, en vous appelant fils de roi?—Oui, dame, je suis fils de roi et j'entends pour tel être tenu.—Enfant, qui vous a dit que vous étiez fils de roi s'est apparemment mépris.—J'en ai grand regret, car je sens bien à mon cœur que je serais digne de l'être.»

Il s'éloignait tristement; la dame le rappelle encore, et, l'ayant tiré à l'écart, elle lui baise les yeux, la bouche, avec la tendresse d'une mère. «Consolez-vous, beau fils, dit-elle; je vous permets de donner à l'avenir roncin, venaison, tout ce qu'il vous plaira. Vous auriez quarante ans au lieu de douze, qu'encore seriez-vous à louer d'avoir fait abandon largement de ce que vous aviez. Soyez maintenant votre seigneur et maître; vous êtes en état de choisir entre le bien et le mal. Si vous n'êtes pas fils de roi, au moins avez-vous le cœur d'un roi.»

Ici le conte laisse un peu Lancelot pour revenir à la reine sa mère et à sa tante la reine de Gannes, qui sont demeurées tristes et résignées dans le Moutier-Royal.