Ainsi Claudas, redouté de tous ses voisins, tint longtemps en paix les trois royaumes de Bourges, de Gannes et de Benoïc. Il avait un fils âgé de quinze ans, beau de visage, mais violent, orgueilleux et de si mauvais naturel que le roi tardait à le faire chevalier, pour ne pas lui laisser une liberté dont il aurait abusé.
Claudas était le prince du monde le plus outrageux, le plus inquiet et le moins large. Il ne donnait jamais ce qu'il pouvait retenir. De sa personne, il était de grand air, de haute taille; le visage gros et noir, les sourcils épais, les yeux enfoncés et très-éloignés l'un de l'autre; le nez court et retroussé, la barbe rousse, les cheveux entre noir et roux, la bouche large, les dents mal rangées et le cou épais. Des épaules et du tronc, aussi bien formé que possible. C'était un mélange de qualités bonnes et mauvaises. Par inquiétude, il se défiait de tous ceux qui pouvaient se comparer à lui en puissance: il recherchait ceux qui parmi ses chevaliers étaient les plus pauvres, leur demandant plutôt conseil. Il allait volontiers au moutier, mais sans faire plus de bien aux gens besoigneux. Il se levait et déjeunait de grand matin, jouait assez rarement aux échecs et autres jeux de table. Mais il aimait à chasser en bois, à voler en rivière avec le faucon plutôt que l'épervier. Lent à tenir ses engagements, il espérait toujours que sans parjure il pourrait s'en affranchir. Une seule fois dans sa vie, il avait aimé d'amour: quand on lui demandait pourquoi il y avait renoncé: «Par ce, disait-il, que je veux vivre longtemps. Il faut qu'un cœur amoureux vise toujours à surmonter en prouesse tous les autres, et qu'il passe sa vie à défier la mort. Mais si le corps pouvait satisfaire à tout ce que le cœur peut demander, je ne cesserais pas d'aimer un jour de ma vie, et je voudrais passer tout ce qu'on raconte des meilleurs chevaliers.»
Ainsi parlait Claudas entre les gens, et il disait vrai: au temps de son amour, il avait été merveilleux en prouesses; on avait chanté ses louanges jusque dans les pays lointains. Il y avait deux ans qu'il tenait paisiblement les deux royaumes de Gannes et de Benoïc, quand la pensée lui vint de passer en Grande-Bretagne, pour y voir si tout ce qu'on disait de la largesse, des prouesses et de la courtoisie du roi Artus était véritable. Si la renommée lui paraissait mensongère, si le roi Artus n'était pas entouré de tous ces intrépides chevaliers dont le monde s'entretenait, il était résolu de lui déclarer la guerre et de réclamer l'hommage de la Grande-Bretagne. Il entra dans une nef, arriva dans Londres et y resta plusieurs mois sous le costume d'un soudoyer étranger. C'était au temps de la guerre d'Artus contre le roi Rion, contre Aguisel d'Écosse, contre le roi d'outre les marches de Galone. Claudas vit Artus triompher de tant d'ennemis, à l'aide de Notre-Seigneur et des preux qui sur le renom de sa largesse et de sa valeur accouraient à lui de toutes les contrées. Chaque jour, pour l'amour d'Artus, des païens, des Sarrasins, venaient réclamer le baptême et faisaient à ses yeux assaut de prouesses. Claudas eut tout le temps de voir sa noble contenance, sa cour magnifique, la puissance dont il disposait. Il retourna dans les Gaules entièrement persuadé que le fils d'Uter-Pendragon était un souverain sans pair, et qu'il y aurait autant de folie que de déloyauté à tenter de le réduire à la condition de roi feudataire. Mais revenons maintenant à Lancelot.
VIII.
La dame qui avait voulu prendre soin des premières années du fils de la reine de Benoïc l'avait mis d'abord, ainsi qu'on a vu plus haut, sous la garde particulière d'une de ses demoiselles. Comme il était plus grand, plus formé que les enfants de son âge, il sortit dès sa quatrième année de la dépendance des femmes, pour entrer dans celle d'un maître et apprendre ce qu'un fils de roi devait savoir. On lui mit d'abord à la main un petit arc et de minces bouzons[14] qu'il tirait à courte visée. Quand il eut la main plus sûre, il visa aux oiseaux, aux lièvres. Puis il alla sur un petit cheval, sans franchir la visible étendue du lac, et toujours suivi de gentils compagnons.
Il apprit les jeux de tables et d'échecs, et s'y rendit en peu de temps des plus habiles. Donnons maintenant une idée de sa personne à ceux qui volontiers entendent parler de beauté d'enfants.
Il avait la chair de son visage heureusement entremêlée de blanc, de brun et de vermillon. La teinte rouge s'étendait et s'affaiblissait sans disparaître sur un fond de blancheur de lait, qui en tempérait l'éclat trop vif et l'ardeur trop grande. Sa bouche était fine et bien faite, ses lèvres fraîches et épaissettes, les dents petites, blanches et serrées, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, riants, si ce n'est quand il avait sujet d'être courroucé, car alors ils semblaient charbons embrasés et le sang paraissait jaillir des joues, il fronçait du nez, soufflait comme un cheval, serrait les dents et broyait ce qu'il tenait en main. Il avait le front élevé et bien tracé, les sourcils bruns et fournis, les cheveux fins, blonds et naturellement lustrés. En avançant en âge, ils changèrent de nuance et devinrent fauves sans cesser d'être luisants et bouclés. Ses bras étaient longs et nerveux, ses mains blanches comme d'une dame, sinon que les doigts en étaient moins effilés et plus charnus. Jamais buste ne fut mieux pris, jambes plus solides et mieux formées. Que dire maintenant de son cou gracieusement posé sur ses larges épaules? La poitrine seule était plus ample, plus gonflée peut-être que n'eût voulu la perfection de l'ensemble. Au moins était-ce le seul point où l'on pût, à tort ou raison, trouver à reprendre. Bien des gens, en rendant justice à son incomparable beauté, disaient qu'elle eût été plus complète s'il avait eu l'avant du corps moins fourni. Mais la vaillante reine Genièvre, à laquelle on en demanda plus tard le jugement, dit que Dieu avait dû commander à dame Nature de prendre sur l'ampleur du cœur mesure de la poitrine; car, dans la proportion ordinaire, ce cœur eût nécessairement crevé. Elle ajoutait: «Si j'avais été Notre Seigneur céleste, je n'aurais su rien mettre de plus ni de moins dans Lancelot.»
Il chantait bien quand il voulait, mais l'envie lui en prenait assez rarement, car il était de nature sérieuse et calme. Cependant, quand il avait juste occasion d'être gai, personne ne l'égalait en paroles vives, enjouées, plaisantes. Sans jamais penser à se faire valoir et à vanter ses prouesses, il n'hésitait pas à dire qu'il croyait pouvoir obtenir de son corps tout ce que pouvait demander un grand cœur. Et cette confiance lui permit d'accomplir les hauts faits que nous aurons à raconter. Il est vrai que maintes gens, l'entendant ainsi parler, penchaient à l'accuser d'orgueil et d'outrecuidance, mais non: cela venait de ce qu'il connaissait mieux que personne la force de son bras et la puissance de sa volonté.
Il n'avait pas seulement droit au prix de la beauté du corps; vous ne trouverez jamais d'enfant ordinairement plus doux et plus débonnaire, bien qu'à l'égard des félons il fût passe-félon. Sa largesse ne connaissait pas de bornes: il donnait bien plus volontiers qu'il ne recevait. Prévenant, affectueux pour les gentils hommes, il témoignait une bienveillance naturelle pour tous ceux qu'il n'avait pas de bonnes raisons de mépriser. Il savait discerner les choses et les hommes; il voyait juste, et cette sûreté de sens lui faisait tenir à ce qu'il avait une fois entrepris, en dépit de tout ce qu'on pouvait dire pour l'en détourner.
Un jour il était allé en chasse à la poursuite d'un chevreuil: il dépassa bientôt ceux qui l'accompagnaient. Le maître voulut le rejoindre, mais son cheval trop pressé des éperons finit par le jeter à terre. Lancelot cependant chevauche à travers bois, atteint le chevreuil et le perce d'une flèche, au passage d'une voie ferrée. Puis il descend, lève le gibier en trousse et remonte, tenant sur le devant de la selle le brachet qui l'avait conduit sur les pistes. Comme il revenait sur ses pas et vers ses compagnons, il fait rencontre d'un valet marchant à pied et tenant en laisse un roncin épuisé de lassitude. C'était un jouvenceau de prime barbe, le bliaud serré dans la ceinture, le chaperon rejeté sur l'épaule, les éperons rougis du sang de son cheval. Confus d'être rencontré en si mauvais point, le valet baisse la tête en passant devant l'enfant. «Qui êtes-vous? demande Lancelot; où comptez-vous aller?—Beau sire, répond l'inconnu, Dieu vous croisse honneur! Je suis un malheureux, près de l'être plus encore, à moins que Dieu ne se lasse de m'éprouver. Je suis pourtant de ma mère et de mon père gentil de race; mais je n'en ai que plus de regrets: un vilain souffre sans être malheureux, par son habitude de souffrir.»